{"id":219279,"date":"2026-10-13T15:43:38","date_gmt":"2026-10-13T15:43:38","guid":{"rendered":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=219279"},"modified":"2026-10-13T15:44:39","modified_gmt":"2026-10-13T15:44:39","slug":"le-soleil-des-hyenes-cinquante-ans-apres-memoire-dun-village-disparu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=219279&lang=fr","title":{"rendered":"Le Soleil des hy\u00e8nes..Cinquante ans apr\u00e8s : m\u00e9moire d\u2019un village disparu"},"content":{"rendered":"<ul>\n<li style=\"text-align: left;\"><strong>Khalid Alaayoud \/\/<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: left;\">R\u00e9cit personnel autour du film de Reda Bahi, de la m\u00e9moire de Tifnite et d\u2019une enfance initi\u00e9e au cin\u00e9ma.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il est des films qui ne quittent jamais tout \u00e0 fait ceux qui les ont vus. Ils demeurent en eux comme une lumi\u00e8re ancienne, une image enfouie, un fragment de vie dont on ne mesure la port\u00e9e que bien des ann\u00e9es plus tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Le Soleil des hy\u00e8nes, r\u00e9alis\u00e9 par le cin\u00e9aste tunisien Reda Bahi en 1976, est de ceux-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Cinquante ans ont pass\u00e9. Un demi-si\u00e8cle depuis que les cam\u00e9ras ont pos\u00e9 leur regard sur nos paysages, nos maisons et nos visages.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">\u00c0 l\u2019\u00e9poque, nous ignorions que ce tournage laisserait une empreinte si profonde dans nos vies. Nous ne savions pas davantage que le village qui nous servait de d\u00e9cor dispara\u00eetrait un jour, emportant avec lui une part essentielle de notre histoire. Aujourd\u2019hui, Reda Bahi revient sur les lieux de son film.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il retrouve un paysage transform\u00e9, des vestiges, des traces de ce qui fut. Le village qu\u2019il avait connu n\u2019est plus l\u00e0. La mer demeure, fid\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame, mais sur ses rives, le temps a fait son \u0153uvre, aid\u00e9 par les hommes et par les machines. Pour moi, ce retour poss\u00e8de une signification particuli\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il me ram\u00e8ne \u00e0 l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais en 1976, \u00e0 ce petit gar\u00e7on qui d\u00e9couvrait, presque par hasard, la magie du cin\u00e9ma dans son propre village.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il me ram\u00e8ne aussi \u00e0 l\u2019homme que je suis devenu, \u00e0 mon int\u00e9r\u00eat pour le septi\u00e8me art, pour son histoire, pour sa capacit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9server les traces d\u2019un monde que le temps menace d\u2019effacer.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Car Le Soleil des hy\u00e8nes n\u2019est pas seulement un film que j\u2019ai vu tourner. C\u2019est une part de mon enfance, le souvenir d\u2019une premi\u00e8re rencontre avec le cin\u00e9ma et, peut-\u00eatre, le commencement d\u2019une passion qui allait accompagner toute ma vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Un village au rythme de la mer<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">En 1976, Tifnite \u00e9tait encore un petit village de p\u00eacheurs, discret et presque secret, accroch\u00e9 \u00e0 la c\u00f4te atlantique. Quelques maisons, des familles de marins, des ruelles simples et, tout autour, l\u2019immensit\u00e9 de la mer.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">La vie s\u2019y d\u00e9roulait selon un rythme ancien, r\u00e9gl\u00e9 par les mar\u00e9es, les d\u00e9parts en mer et les retours des p\u00eacheurs. La mer n\u2019\u00e9tait pas un paysage que l\u2019on contemplait de loin. Elle \u00e9tait une pr\u00e9sence quotidienne, une source de subsistance, un espace de travail et de libert\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Elle nourrissait les familles, organisait les journ\u00e9es et fa\u00e7onnait les habitudes. Les femmes s\u2019y rendaient parfois, au gr\u00e9 des mar\u00e9es, pour ramasser ce que l\u2019oc\u00e9an abandonnait sur le rivage ou pour laver le linge.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/agadirtoday.com-2026-10-13_15-37-25_700790.jpg?ssl=1\"><img data-attachment-id=\"219282\" data-permalink=\"https:\/\/agadirtoday.com\/?attachment_id=219282\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/agadirtoday.com-2026-10-13_15-37-25_700790.jpg?fit=660%2C492&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"660,492\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;1&quot;}\" data-image-title=\"20261013_153553\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/agadirtoday.com-2026-10-13_15-37-25_700790.jpg?fit=300%2C224&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/agadirtoday.com-2026-10-13_15-37-25_700790.jpg?fit=660%2C492&amp;ssl=1\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-219282\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/agadirtoday.com-2026-10-13_15-37-25_700790.jpg?resize=660%2C492&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"660\" height=\"492\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/agadirtoday.com-2026-10-13_15-37-25_700790.jpg?w=660&amp;ssl=1 660w, https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/agadirtoday.com-2026-10-13_15-37-25_700790.jpg?resize=300%2C224&amp;ssl=1 300w\" sizes=\"(max-width: 660px) 100vw, 660px\" title=\"\" data-recalc-dims=\"1\"><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Elles partaient souvent en groupes, accompagn\u00e9es des enfants. Ces sorties prenaient alors des allures de f\u00eate : on bavardait, on riait, on partageait les nouvelles et les soucis du quotidien. La plage prolongeait ainsi la vie du village, comme une place publique ouverte sur l\u2019horizon.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Au douar (ait mimoun), les lieux avaient chacun leur fonction, leur m\u00e9moire et leur signification. Rien n\u2019\u00e9tait tout \u00e0 fait laiss\u00e9 au hasard. Les espaces racontaient les relations entre les g\u00e9n\u00e9rations, les habitudes collectives et la place de chacun au sein de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Au c\u0153ur de cette vie se trouvait ce que nous appelions Mrah Douar (la grande place du village), v\u00e9ritable th\u00e9\u00e2tre de notre existence collective.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">C\u2019\u00e9tait l\u00e0 que se d\u00e9roulaient les r\u00e9jouissances, les veill\u00e9es, les spectacles populaires, les spectacles d\u2019Ahiyad, les manifestations de la tbourida, les c\u00e9r\u00e9monies du ma\u00e2rouf et de la ouziaa, lorsque la viande d\u2019une b\u00eate sacrifi\u00e9e \u00e9tait partag\u00e9e entre les familles selon les traditions d\u2019entraide.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Les rassemblements \u00e0 l\u2019occasion des visites de EL Jedd Mimoun, les prestations de Boujem\u00e2a Ould Ihssan le dernier cavalier de village avec son cheval noir et les moments de l\u2019ferja ( f\u00eate \u00e0 la grande place du village) des c\u00e9l\u00e8bres chanteurs tel que al-benssir, omar ou ouahrouche, raiss said achtouk, ait lmzar, donnaient \u00e0 cette place une animation particuli\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Pour nous, les enfants, elle \u00e9tait un immense terrain de jeu, un espace de d\u00e9couvertes et de libert\u00e9. Mais, avec le recul, je comprends qu\u2019elle \u00e9tait aussi une sorte de carte vivante de notre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Pr\u00e8s de la mosqu\u00e9e, \u00e0 l\u2019endroit appel\u00e9 Askif (salle ouverte sur la grande place), les anciens avaient leur espace r\u00e9serv\u00e9. Nous n\u2019aurions jamais song\u00e9 \u00e0 nous asseoir parmi eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Leur pr\u00e9sence imposait naturellement le respect. Une hi\u00e9rarchie silencieuse organisait les lieux, et nous en connaissions instinctivement les fronti\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Notre place se trouvait devant le mur de l\u2019ancienne \u00e9cole, o\u00f9 nous avions tous appris \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire. Cette \u00e9cole est aujourd\u2019hui devenue un terrain de jeu pour les enfants.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">\u00c0 l\u2019\u00e9poque, nous nous asseyions contre son mur pour observer les adultes, assister aux rassemblements et commenter, entre nous, les \u00e9v\u00e9nements du village. Un peu plus loin se trouvait le puits, que nous appelions Hassi Douar (puit du village).<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Apr\u00e8s la pri\u00e8re de l\u2019apr\u00e8s-midi, les femmes venaient y chercher de l\u2019eau. Le puit se transformait alors en lieu de rencontre et de confidence. On y parlait des familles, des enfants, des mariages, des d\u00e9parts et des projets d\u2019avenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">C\u2019\u00e9tait une \u00e9poque o\u00f9 de nombreuses familles commen\u00e7aient \u00e0 rejoindre en France les p\u00e8res partis travailler avant elles. Pour les femmes, le d\u00e9part repr\u00e9sentait une aventure incertaine : il fallait quitter un univers familier pour un pays dont elles ne connaissaient ni les habitudes ni la langue.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Je me souviens de ces conversations, de cette inqui\u00e9tude m\u00eal\u00e9e d\u2019espoir qui traversait les \u00e9changes. Sans en comprendre toute la port\u00e9e, nous \u00e9tions les t\u00e9moins d\u2019une transformation profonde de notre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">L\u2019\u00e9migration, jusque-l\u00e0 v\u00e9cue souvent \u00e0 distance, entrait peu \u00e0 peu dans l\u2019intimit\u00e9 des familles. Voil\u00e0 le monde dans lequel j\u2019ai grandi : un monde de gestes simples, de solidarit\u00e9s, de traditions et de fronti\u00e8res invisibles, un monde dont je ne savais pas encore qu\u2019il deviendrait un jour un objet de m\u00e9moire.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>L\u2019arriv\u00e9e des cam\u00e9ras<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Puis, un jour, quelque chose vint rompre le cours habituel de notre existence. Une \u00e9quipe de tournage arriva au village avec ses cam\u00e9ras, ses \u00e9quipements, son mat\u00e9riel et ses grosses motos.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Des hommes et des femmes que nous ne connaissions pas s\u2019install\u00e8rent parmi nous. Ils se d\u00e9pla\u00e7aient avec assurance, parlaient une langue famili\u00e8re par endroits, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 d\u2019autres, et semblaient pr\u00e9parer un \u00e9v\u00e9nement dont nous ne saisissions pas encore la nature. Tr\u00e8s vite, nous compr\u00eemes qu\u2019il ne s\u2019agissait pas d\u2019une visite ordinaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Des acteurs que nous avions vus \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision se trouvaient d\u00e9sormais devant nos yeux. Ils n\u2019\u00e9taient plus de simples visages enferm\u00e9s dans un \u00e9cran. Ils marchaient dans nos ruelles, s\u2019asseyaient dans nos espaces familiers et jouaient des sc\u00e8nes au milieu de paysages que nous connaissions depuis toujours.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Parmi eux figuraient Mahmoud Morsi, dont la pr\u00e9sence avait marqu\u00e9 le public arabe, Mohamed El Habachi, connu notamment pour Hallaq Derb El Fouqara, Larbi Doghmi, El Omari, Salah Eddine Benmoussa, alors au d\u00e9but de son parcours, ainsi que le Tunisien Senoussi, qui tenait le r\u00f4le principal.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Et puis il y avait Reda Bahi. Pour nous, il \u00e9tait l&rsquo;homme qui dirigeait tout ce monde myst\u00e9rieux. Il parlait aux acteurs, leur indiquait o\u00f9 se placer, leur demandait de recommencer une sc\u00e8ne, modifiait un geste ou ajustait un mouvement.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Nous le regardions avec une attention presque solennelle, fascin\u00e9s par cette mani\u00e8re de faire na\u00eetre une histoire \u00e0 partir de paroles, de gestes et de regards. Nous ne comprenions pas les m\u00e9canismes du cin\u00e9ma.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Nous ne savions rien de la mise en sc\u00e8ne, du cadrage ou du montage. Nous d\u00e9couvrions simplement qu&rsquo;un monde pouvait se construire sous nos yeux, dans un espace que nous avions jusque-l\u00e0 r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 nos jeux et \u00e0 nos habitudes.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">La cam\u00e9ra nous r\u00e9v\u00e9lait notre propre village autrement. Ce qui nous semblait ordinaire devenait soudain digne d&rsquo;\u00eatre film\u00e9. Une maison, un chemin, un visage, un geste quotidien prenaient une importance nouvelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Nous ne savions pas encore que le cin\u00e9ma v\u00eent de nous apprendre une premi\u00e8re le\u00e7on : ce que l&rsquo;on croit banal peut devenir pr\u00e9cieux d\u00e8s lors qu&rsquo;on le regarde autrement.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Quand les enfants se mettent \u00e0 jouer au cin\u00e9ma<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">\u00c0 la fin des s\u00e9ances de tournage, nous retournions \u00e0 nos occupations, mais le jeu avait chang\u00e9. Nous imitions les acteurs, reproduisions leurs gestes et rejouions les sc\u00e8nes dont nous avions \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Je me souviens particuli\u00e8rement de mon plaisir \u00e0 prendre le r\u00f4le de Reda Bahi. J&rsquo;essayais de reproduire sa mani\u00e8re de parler, ses gestes, sa fa\u00e7on de diriger les com\u00e9diens. Mes camarades devenaient les personnages du film.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Nous improvisions des sc\u00e8nes, nous recommencions les dialogues \u00e0 notre mani\u00e8re et nous riions de nos propres maladresses. La place du village se transformait en plateau de tournage, et nous devenions, le temps de nos jeux, les ma\u00eetres d&rsquo;un monde que nous venions \u00e0 peine de d\u00e9couvrir.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Nous ignorions que ces jeux laisseraient en moi une trace durable. \u00c0 cette \u00e9poque, la t\u00e9l\u00e9vision n&rsquo;\u00e9tait encore qu&rsquo;une pr\u00e9sence rare dans notre village. Il n&rsquo;y avait peut-\u00eatre que deux ou trois postes pour toute la communaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Quant au cin\u00e9ma, nous ne l&rsquo;avions jamais v\u00e9ritablement rencontr\u00e9. Il appartenait \u00e0 un univers lointain, presque inaccessible. Et voil\u00e0 que, soudain, le cin\u00e9ma venait \u00e0 nous. Il ne passait plus par un \u00e9cran plac\u00e9 dans un salon.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il prenait corps devant nous, dans la poussi\u00e8re des chemins, au milieu des maisons, sous le ciel ouvert. Nous pouvions voir les acteurs, observer le r\u00e9alisateur et assister \u00e0 la naissance d&rsquo;une sc\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Ce fut ma premi\u00e8re rencontre avec le septi\u00e8me art. Peut-\u00eatre m\u00eame mon premier amour pour lui. Bien plus tard, je me suis int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l&rsquo;histoire du cin\u00e9ma, \u00e0 ses \u0153uvres, \u00e0 ses r\u00e9alisateurs et aux questions qu&rsquo;il soul\u00e8ve.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">J&rsquo;ai particip\u00e9 aux activit\u00e9s des cin\u00e9-clubs, \u00e0 leurs s\u00e9ances et \u00e0 leurs d\u00e9bats. Avec le temps, ce qui avait commenc\u00e9 comme un jeu d&rsquo;enfant s&rsquo;est transform\u00e9 en une v\u00e9ritable passion. Lorsque je repense aujourd&rsquo;hui \u00e0 cette aventure, je mesure combien un \u00e9v\u00e9nement apparemment modeste peut infl\u00e9chir une existence.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Le tournage du Soleil des hy\u00e8nes n&rsquo;a dur\u00e9 qu&rsquo;un temps. Pourtant, il a ouvert en moi une porte qui ne s&rsquo;est jamais referm\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Un film qui parlait d\u00e9j\u00e0 de notre avenir<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, je ne pouvais \u00e9videmment pas comprendre toute la port\u00e9e du film. Le Soleil des hy\u00e8nes raconte l&rsquo;histoire d&rsquo;un village tunisien dont l&rsquo;\u00e9quilibre se trouve boulevers\u00e9 par l&rsquo;arriv\u00e9e du tourisme international.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Un h\u00f4tel se construit, les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques s&rsquo;imposent, et la communaut\u00e9 se voit entra\u00een\u00e9e dans une transformation qui d\u00e9passe ses propres d\u00e9cisions.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Les habitants, qui vivaient de la mer et de leurs activit\u00e9s traditionnelles, deviennent progressivement des travailleurs d\u00e9pendants de la nouvelle \u00e9conomie touristique. Les anciennes solidarit\u00e9s s&rsquo;affaiblissent.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Les habitudes changent. Le rapport au territoire se transforme. Au centre de cette histoire se tient un p\u00eacheur qui refuse de se soumettre \u00e0 cette \u00e9volution. Mais sa r\u00e9sistance se heurte \u00e0 des int\u00e9r\u00eats qui le d\u00e9passent.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Victime d&rsquo;une machination, il est injustement emprisonn\u00e9. Lorsqu&rsquo;il retrouve la libert\u00e9, il d\u00e9couvre que le monde auquel il appartenait a disparu. M\u00eame son ami, ancien r\u00e9sistant, qui avait particip\u00e9 \u00e0 la guerre d&rsquo;Indochine et exerc\u00e9 les m\u00e9tiers de forgeron et de cafetier, s&rsquo;est adapt\u00e9 au nouvel ordre.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il a abandonn\u00e9 son ancienne vie pour rejoindre le secteur touristique. Le film pose ainsi une question essentielle : que devient une communaut\u00e9 lorsque le territoire qui la faisait vivre change de fonction ?<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Que deviennent les hommes lorsque leur m\u00e9tier, leurs habitudes et leurs liens sociaux sont boulevers\u00e9s par une \u00e9conomie nouvelle ?<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">En 1976, ces questions me d\u00e9passaient. Je regardais les acteurs, les cam\u00e9ras et les mouvements du tournage. Je ne pouvais pas imaginer que, quelques ann\u00e9es plus tard, mon propre village conna\u00eetrait des transformations qui donneraient \u00e0 ce film une r\u00e9sonance si particuli\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Avec le recul, je me demande parfois si nous n&rsquo;avons pas v\u00e9cu, \u00e0 Tifnite, une autre version de cette histoire. Car le film parlait d&rsquo;un village tunisien, mais son r\u00e9cit semblait contenir quelque chose de notre avenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Tifnite, ou la disparition d&rsquo;un monde<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Dans les ann\u00e9es 1970, Tifnite \u00e9tait encore un village de p\u00eacheurs, avec ses maisons modestes, et ses habitudes. La mer \u00e9tait au centre de tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Les hommes partaient p\u00eacher, les enfants jouaient dans les ruelles et les rassemblements rythmaient les grandes occasions. Puis les ann\u00e9es pass\u00e8rent. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1980, les constructions en b\u00e9ton commenc\u00e8rent \u00e0 se multiplier.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Le village s&rsquo;\u00e9tendit, les maisons se transform\u00e8rent et de nouvelles formes d&rsquo;occupation du territoire apparurent. Peu \u00e0 peu, des maisons appartenant aux p\u00eacheurs furent acquises par des \u00e9trangers et transform\u00e9es en r\u00e9sidences de vill\u00e9giature.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Le paysage changeait, mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas seulement une affaire de murs et de b\u00e2timents. C&rsquo;\u00e9tait la vie elle-m\u00eame qui se d\u00e9pla\u00e7ait. Les anciens usages perdaient du terrain, les habitudes se d\u00e9faisaient et les habitants voyaient leur relation avec le village se modifier.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">La transformation du territoire s&rsquo;accompagnait d&rsquo;une transformation des liens sociaux. Ce qui avait \u00e9t\u00e9 un espace de vie, de travail et de m\u00e9moire devenait aussi un espace convoit\u00e9 pour d&rsquo;autres usages.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Puis vinrent les bulldozers. Et avec eux, la disparition. Les machines ne se content\u00e8rent pas de d\u00e9truire les constructions r\u00e9centes. Elles emport\u00e8rent \u00e9galement les anciennes maisons, celles qui avaient abrit\u00e9 les p\u00eacheurs, celles dont les murs conservaient les traces d&rsquo;une existence collective.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Je ne peux penser \u00e0 cette disparition sans ressentir une profonde tristesse. Ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit ne se r\u00e9sume pas \u00e0 des b\u00e2timents. C&rsquo;est tout un univers qui s&rsquo;est effondr\u00e9, un ensemble de relations, de souvenirs et de gestes qui ne peuvent \u00eatre reconstruits \u00e0 l&rsquo;identique.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Le plus douloureux est peut-\u00eatre que les anciennes maisons ont disparu en m\u00eame temps que les constructions nouvelles. Les bulldozers ont tout emport\u00e9, sans distinguer ce qui relevait de l&rsquo;histoire de ce qui appartenait \u00e0 une \u00e9poque plus r\u00e9cente. Aujourd&rsquo;hui, la mer est toujours l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Elle continue de battre le rivage avec la m\u00eame patience, indiff\u00e9rente en apparence aux bouleversements qui l&rsquo;entourent. Mais le village qui vivait avec elle a presque enti\u00e8rement disparu.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il ne reste la Tifnite de mon enfance qu&rsquo;une g\u00e9ographie int\u00e9rieure, quelques images, des r\u00e9cits et des souvenirs partag\u00e9s. Je comprends d\u00e9sormais que la disparition d&rsquo;un village ne se mesure pas seulement au nombre de maisons d\u00e9truites.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Elle se mesure aussi \u00e0 tout ce que l&rsquo;on ne peut plus transmettre : les habitudes, les lieux de rencontre, les relations entre les g\u00e9n\u00e9rations, les gestes familiers et les histoires que les murs semblaient garder en silence.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">C&rsquo;est l\u00e0 que le rapprochement avec Le Soleil des hy\u00e8nes prend tout son sens. Le film racontait la transformation d&rsquo;un village sous l&rsquo;effet du tourisme. Tifnite a connu, \u00e0 sa mani\u00e8re, une histoire de bouleversements qui a progressivement \u00e9loign\u00e9 le village de ce qu&rsquo;il \u00e9tait.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">L&rsquo;\u0153uvre de Reda Bahi appara\u00eet aujourd&rsquo;hui comme un avertissement que nous n&rsquo;avions pas su entendre pleinement \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. Non parce qu&rsquo;elle aurait annonc\u00e9 exactement ce qui allait se produire chez nous, mais parce qu&rsquo;elle avait d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9 les questions fondamentales : \u00e0 qui appartient un territoire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Que perd une communaut\u00e9 lorsque son mode de vie dispara\u00eet ? Et comment pr\u00e9server la m\u00e9moire d&rsquo;un lieu lorsque sa r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle s&rsquo;efface ?<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Cinquante ans plus tard,<\/strong> <strong>le retour<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Hier, je suis revenu sur les lieux avec Reda Bahi, cinquante ans apr\u00e8s le tournage. Cette visite fut charg\u00e9e d&rsquo;\u00e9motion. Pour le r\u00e9alisateur, il s&rsquo;agissait de retrouver les lieux d&rsquo;une aventure artistique qui avait marqu\u00e9 une \u00e9tape importante de son parcours.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Pour moi, c&rsquo;\u00e9tait aussi revenir vers l&rsquo;enfant que j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9, vers un monde dont j&rsquo;avais gard\u00e9 les images sans pouvoir imaginer qu&rsquo;un jour il ne serait plus l\u00e0. Reda Bahi regardait les vestiges d&rsquo;un lieu qu&rsquo;il avait connu vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Moi, je regardais ces m\u00eames vestiges en y superposant les images de mon enfance. L\u00e0 o\u00f9 il ne reste aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;un espace vide, je revoyais les maisons. L\u00e0 o\u00f9 le silence s&rsquo;est install\u00e9, je retrouvais les voix.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">L\u00e0 o\u00f9 les bulldozers avaient laiss\u00e9 leurs traces, je revoyais les enfants courir, les anciens occuper leur place et les p\u00eacheurs revenir de la mer. Je revoyais aussi les cam\u00e9ras, les acteurs, les mouvements de l&rsquo;\u00e9quipe et nos jeux apr\u00e8s le tournage.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il m&rsquo;a sembl\u00e9, un instant, que les deux temps se rejoignaient : celui de l&rsquo;enfant \u00e9merveill\u00e9 qui assistait \u00e0 la naissance d&rsquo;un film et celui de l&rsquo;adulte qui revenait sur les lieux pour constater la disparition de son propre d\u00e9cor.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Le cin\u00e9ma avait enregistr\u00e9 une partie de ce monde avant qu&rsquo;il ne disparaisse. Gr\u00e2ce aux images de 1976, il est encore possible d&rsquo;entrevoir certains paysages, certains gestes et certaines fa\u00e7ons de vivre qui ne sont plus accessibles \u00e0 notre regard quotidien.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Mais cette conservation demeure incompl\u00e8te. Une cam\u00e9ra ne peut tout enregistrer. Elle ne saisit pas toutes les conversations, tous les liens invisibles, toutes les \u00e9motions qui traversent une communaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">C&rsquo;est pourquoi le t\u00e9moignage de ceux qui ont v\u00e9cu cette \u00e9poque demeure essentiel. Le film et la m\u00e9moire personnelle se compl\u00e8tent. L&rsquo;un conserve les images ; l&rsquo;autre leur restitue une part de leur souffle.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">En revenant \u00e0 Tifnite, j&rsquo;ai compris plus profond\u00e9ment encore que nous ne sommes pas seulement les t\u00e9moins d&rsquo;un film ancien. Nous sommes aussi les d\u00e9positaires d&rsquo;une histoire locale qui risque de dispara\u00eetre si elle n&rsquo;est pas racont\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Le cin\u00e9ma contre l&rsquo;oubli<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Cette exp\u00e9rience m&rsquo;a confirm\u00e9 une conviction qui m&rsquo;accompagne depuis longtemps : le cin\u00e9ma est aussi une archive de la vie humaine. Il conserve l&rsquo;architecture des maisons, les v\u00eatements, les outils, les gestes du travail, les habitudes quotidiennes et les formes de sociabilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il permet de retrouver des d\u00e9tails que les r\u00e9cits \u00e9crits n\u00e9gligent parfois, parce qu&rsquo;ils paraissent trop ordinaires pour m\u00e9riter d&rsquo;\u00eatre consign\u00e9s. Pourtant, ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces d\u00e9tails qui donnent sa chair \u00e0 l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Une place, un puit, un mur d&rsquo;\u00e9cole, une mani\u00e8re de s&rsquo;habiller ou de se saluer peuvent en dire autant sur une \u00e9poque qu&rsquo;un long discours. Ils t\u00e9moignent de la fa\u00e7on dont les hommes habitent leur territoire, organisent leur vie et transmettent leurs valeurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Le Soleil des hy\u00e8nes poss\u00e8de ainsi, \u00e0 mes yeux, plusieurs dimensions. C&rsquo;est une \u0153uvre de cin\u00e9ma, une r\u00e9flexion sur les transformations sociales et \u00e9conomiques, mais aussi un document visuel qui conserve une part de la m\u00e9moire de Tifnite et des autres lieux o\u00f9 il fut tourn\u00e9, notamment Tanger, Ouled Mimoun et A\u00eft Amira. Pour moi, il est aussi le t\u00e9moin d&rsquo;une rencontre fondatrice.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il relie l&rsquo;histoire d&rsquo;un film \u00e0 celle d&rsquo;un enfant qui, sans le savoir, d\u00e9couvrait une passion appel\u00e9e \u00e0 durer. C&rsquo;est pourquoi le retour de Reda Bahi, cinquante ans apr\u00e8s, d\u00e9passe la simple comm\u00e9moration.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re dont nous conservons notre patrimoine, \u00e0 la place que nous accordons \u00e0 la m\u00e9moire des communaut\u00e9s et \u00e0 notre responsabilit\u00e9 envers les g\u00e9n\u00e9rations futures.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Et maintenant, que restera-t-il de Tifnite?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Le nouveau projet de Reda Bahi, Cinquante ans apr\u00e8s Le Soleil des hy\u00e8nes, ouvre une nouvelle perspective sur cette histoire. Nous ne savons pas encore tout ce qu&rsquo;il nous r\u00e9v\u00e9lera, ni comment le r\u00e9alisateur choisira de raconter les traces laiss\u00e9es par le temps. Mais une chose est certaine : le retour sur les lieux ne peut plus \u00eatre le m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Le village n&rsquo;est plus celui du premier tournage. Il est devenu un espace o\u00f9 se rencontrent les souvenirs, les vestiges et les questions sans r\u00e9ponse. L&rsquo;histoire de Tifnite s&rsquo;\u00e9tend sur plus d&rsquo;un si\u00e8cle. Pourtant, son avenir reste une interrogation.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Quel avenir souhaitons-nous pour ce territoire c\u00f4tier ? Comment concilier le d\u00e9veloppement, le tourisme et les investissements avec le respect de la m\u00e9moire locale et des droits des habitants?<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Comment \u00e9viter que la transformation d&rsquo;un lieu ne conduise \u00e0 l&rsquo;effacement de ceux qui lui ont donn\u00e9 son identit\u00e9 ? Il ne s&rsquo;agit pas de refuser le changement ni d&rsquo;id\u00e9aliser le pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">La vie des anciens villages connaissait ses difficult\u00e9s, ses contraintes et ses in\u00e9galit\u00e9s. Mais le d\u00e9veloppement ne devrait pas exiger que les habitants perdent leur histoire, que les paysages soient d\u00e9figur\u00e9s ou que les traces d&rsquo;une communaut\u00e9 disparaissent sans laisser de t\u00e9moignage.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il devrait permettre aux lieux d&rsquo;\u00e9voluer sans perdre toute continuit\u00e9 avec leur pass\u00e9. Aujourd&rsquo;hui, lorsque je pense \u00e0 Tifnite, je vois moins un village disparu qu&rsquo;une m\u00e9moire qui cherche encore sa place.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Je revois la mer, les maisons des p\u00eacheurs. Je revois les visages des anciens, les jeux des enfants et cette agitation inhabituelle qui accompagna l&rsquo;arriv\u00e9e des cam\u00e9ras en 1976. Je revois surtout ce petit gar\u00e7on qui observait Reda Bahi et qui, le soir venu, s&rsquo;amusait \u00e0 l&rsquo;imiter avec ses camarades.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Il ne savait pas que cinquante ans plus tard, il reviendrait sur ces lieux avec un regard diff\u00e9rent. Il ne savait pas que la passion n\u00e9e de cette rencontre l&rsquo;aiderait \u00e0 comprendre la valeur de la m\u00e9moire, ni que le film auquel il avait assist\u00e9 deviendrait l&rsquo;un des t\u00e9moins les plus pr\u00e9cieux de son village disparu.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">La vie a poursuivi son chemin. Les lieux ont chang\u00e9. Les maisons se sont effac\u00e9es. Mais l&rsquo;enfant demeure quelque part en moi, immobile devant la cam\u00e9ra, attentif au geste du r\u00e9alisateur, \u00e9merveill\u00e9 par cette magie qui transformait notre quotidien en histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">C&rsquo;est peut-\u00eatre cela, finalement, que je suis venu retrouver en revenant \u00e0 Tifnite : non pas seulement un village qui n&rsquo;existe plus, mais le moment o\u00f9 mon regard sur le monde a commenc\u00e9 \u00e0 changer.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">La mer est toujours l\u00e0. Elle porte le souvenir de ceux qui l&rsquo;ont travaill\u00e9e, aim\u00e9e et redout\u00e9e. Elle garde, dans son mouvement inlassable, quelque chose de la permanence des choses face \u00e0 la fragilit\u00e9 des \u0153uvres humaines. Quant \u00e0 la cam\u00e9ra, elle a conserv\u00e9 quelques images de ce que nous \u00e9tions.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">\u00c0 nous, d\u00e9sormais, de leur rendre leur profondeur, de raconter ce qu&rsquo;elles ne peuvent montrer et de transmettre aux g\u00e9n\u00e9rations futures l&rsquo;histoire de ce village. Tifnite n&rsquo;est pas seulement une plage. Elle est une m\u00e9moire de la mer, du travail, de la migration et de la solidarit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Elle est un chapitre de notre histoire collective, un monde qui m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre racont\u00e9 avant que ses derniers t\u00e9moins ne se taisent. Et peut-\u00eatre que le nouveau film sera ce cand\u00e9labre de lumi\u00e8re, cette lampe fragile \u00e9clairant les ruines, les souvenirs et les visages absents, afin que Tifnite ne demeure pas seulement le nom d&rsquo;un lieu sur une carte, mais celui d&rsquo;un village qui a v\u00e9cu, aim\u00e9, travaill\u00e9 et r\u00eav\u00e9 au bord de l&rsquo;Atlantique.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Pour ma part, je garderai toujours Le Soleil des hy\u00e8nes comme la m\u00e9moire d&rsquo;une premi\u00e8re rencontre, celle d&rsquo;un enfant et du cin\u00e9ma, mais aussi comme le t\u00e9moignage d&rsquo;un monde dont la disparition nous oblige \u00e0 regarder autrement les lieux que nous habitons.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Cinquante ans ont pass\u00e9. La cam\u00e9ra s&rsquo;est \u00e9loign\u00e9e. Les maisons ont disparu. Le village s&rsquo;est tu. Mais la mer continue de parler, et la m\u00e9moire, elle, refuse encore de se taire.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">\u00c0 Tifnite, le soleil s&rsquo;est peut-\u00eatre couch\u00e9 sur un village. Mais dans la m\u00e9moire de ceux qui l&rsquo;ont connu, sa lumi\u00e8re n&rsquo;a pas fini de briller.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Khalid Alaayoud \/\/ R\u00e9cit personnel autour du film de Reda Bahi, de la m\u00e9moire de Tifnite et d\u2019une enfance initi\u00e9e au cin\u00e9ma. Il est des films qui ne quittent jamais tout \u00e0 fait ceux qui les ont vus. 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