{"id":165808,"date":"2024-12-14T17:35:22","date_gmt":"2024-12-14T16:35:22","guid":{"rendered":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=165808"},"modified":"2024-12-14T17:36:12","modified_gmt":"2024-12-14T16:36:12","slug":"everybody-loves-touda-de-nabil-ayouch-la-femme-qui-a-dit-non","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=165808&lang=fr","title":{"rendered":"Everybody loves Touda de Nabil Ayouch..La femme qui a dit non"},"content":{"rendered":"<ul>\n<li style=\"text-align: left;\"><strong>Mohammed Bakrim\/\/<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Le nouveau film de Nabil Ayouch, Everybody loves Touda, son neuvi\u00e8me long m\u00e9trage (le meilleur depuis Chevaux de Dieu), s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 d\u2019une certaine configuration dramatique, celle de proposer un r\u00e9cit autour d\u2019un personnage port\u00e9 par un id\u00e9al, une utopie.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Avec le personnage de Touda, incarn\u00e9e brillamment par une excellente Nisrin Erradi, il offre \u00e0 la filmographie marocaine, l\u2019un de ses personnages f\u00e9minins les plus forts et les plus embl\u00e9matiques.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Touda, la femme issue d\u2019un milieu p\u00e9riph\u00e9rique, \u00e0 la fois g\u00e9ographiques (le Maroc profond, elle porte un joli pr\u00e9nom amazigh) et social (m\u00e8re c\u00e9libataire, famille modeste sinon pauvre), elle se donne un programme de vie, celui de devenir une chanteuse populaire c\u00e9l\u00e8bre.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Un id\u00e9al. Elle rejoint ainsi, dans la filmographie de l\u2019auteur, Ali Zaoua mort en r\u00eavant de son \u00eele idyllique ou Lola, l\u2019am\u00e9ricaine et son d\u00e9sir d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 qui la pousse \u00e0 apprendre la danse orientale ou les Djihadistes de Chevaux de Dieu qui ont choisi le martyr pour satisfaire leur soif d\u2019absolu et d\u2019utopie ou encore les jeunes de Sidi Moumen dans Haut et fort qui se mobilisent autour de la musique moderne pour devenir audible en tant qu\u2019artiste et visible en tant que corps social marginalis\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Touda prolonge cette qu\u00eate en l\u2019ancrant dans un autre milieu celui des chanteuses populaires dites Cheikhates et de leur musique, l\u2019A\u00efta.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Cet objectif g\u00e9n\u00e9ral est nourri d\u2019objectifs annexes notamment un objectif qui lui tient \u00e0 c\u0153ur, celui d\u2019assurer \u00e0 son fils, malentendant, une \u00e9ducation appropri\u00e9e r\u00e9pondant \u00e0 ce besoin sp\u00e9cifique.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Objectifs qui permettent au r\u00e9cit de se d\u00e9velopper \u00e0 travers une dynamique conflictuelle et de d\u00e9couvrir la vraie personnalit\u00e9 de Touda, une femme forte qui va s\u2019engager sur une voie qui s\u2019av\u00e8re loin d\u2019\u00eatre un long fleuve tranquille. Une voie o\u00f9 la violence est une potentialit\u00e9 permanente.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Pour caract\u00e9riser un personnage, la dramaturgie nous apprend que cela peut passer par une sc\u00e8ne descriptive classique (exposition) ou par l\u2019action. L\u2019action doit-elle alors pr\u00e9c\u00e9der la caract\u00e9risation comme le pr\u00e9conise Aristote?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Ou est-ce la caract\u00e9risation qui est prioritaire ? Deux exemples lointains : chez Bergman en bon disciple de Tch\u00e9khov, la caract\u00e9risation est prioritaire par contre chez Hitchcock, Lubitsch c\u2019est l\u2019action qui emporte l\u2019attention pour acc\u00e9der \u00e0 la perception du personnage.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Mais il n\u2019y a pas de dogme nous dit la th\u00e9orie de la dramaturgie, \u00ab \u00e0 chaque auteur de d\u00e9terminer ses priorit\u00e9s \u00bb. Nabil Ayouch caract\u00e9rise son personnage en le mettant d\u2019embl\u00e9e en action.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Et dans ce sens, la s\u00e9quence d\u2019ouverture est signifiante \u00e0 double titre. Nous d\u00e9couvrons en effet Touda rayonnante, chantant et dansant dans une f\u00eate rurale \u00e0 la lisi\u00e8re d\u2019une for\u00eat.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Le dispositif sc\u00e9nique inclut d\u00e9j\u00e0 une possible issue dramatique\u00a0 ; le lieu de la f\u00eate est une organisation esth\u00e9tique et dramatique : la lumi\u00e8re du c\u00f4t\u00e9 de la chanteuse et l\u2019obscurit\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de la for\u00eat comme un horizon obstru\u00e9, incertain.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Un contraste qui va \u00e9clater avec la violence qui arrive ; inou\u00efe et ind\u00e9termin\u00e9e. Le viol. La sc\u00e8ne est film\u00e9e comme un tourbillon ; comme un effet d\u2019annonce de ce que sera la vie de Touda.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>La personnalit\u00e9 de Touda est n\u00e9e de ce viol. Son cri qui d\u00e9chire le linceul du silence est celui de toutes les victimes ; c\u2019est l\u2019acte de naissance d\u2019un art, celui de l\u2019A\u00efta-le cri qui \u00e9mane du pays profond et que chanteront ces femmes rebelles \u00e0 travers le temps et les lieux.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>On retrouve Touda t\u00f4t le matin bless\u00e9e et abattue sur une route d\u2019une campagne d\u00e9serte. Un cadavre ambulant. Une voiture s\u2019arr\u00eate pour l\u2019aider. Elle accepte de monter.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Le chauffeur d\u2019un certain \u00e2ge lui propose par sympathie ou par calcul de lui faire \u00e9couter de la musique.la solution sc\u00e9naristique facile est qu\u2019elle accepte, et qu\u2019une chanson triste soit diffus\u00e9e. Une variante du m\u00e9lo \u00e0 l\u2019ancienne.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>La belle trouvaille du sc\u00e9nario est que la chanteuse dise non. Touda dit non. Cette sc\u00e8ne me semble fondatrice du personnage ; ce premier non marquera d\u00e9finitivement son parcours.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Ce viol initial induit la transformation subjective de Touda. L\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique est le d\u00e9clencheur d\u2019un processus erratique o\u00f9 elle va essayer successivement diff\u00e9rentes positions de sujet, par rapport \u00e0 diff\u00e9rentes formes sociales d\u2019existence.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Avec son amie (belle contribution de Jalila Talemsi) ; avec ses parents et avec son ami\/amant flic.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>La modernit\u00e9 du film est qu\u2019il nous pr\u00e9sente une Cheikha f\u00e9ministe. J\u2019ose avancer que c\u2019est un film post MeToo. Mais Touda est f\u00e9ministe \u00e0 sa mani\u00e8re ;\u00a0 \u00ab sauvage- sauvageonne \u00bb, par nature non par id\u00e9ologie.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Comme Prom\u00e9th\u00e9e qui a d\u00e9rob\u00e9 le feu aux dieux, Touda va \u00eatre amen\u00e9 \u00e0 voler aux hommes leur pouvoir ; le pouvoir de l\u2019acheter, de d\u00e9cider pour elle, de l\u2019assigner \u00e0 r\u00e9sidence (cheikha = prostitu\u00e9e).<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Ses relations avec son ami\/amant, policier est r\u00e9v\u00e9latrice de cette m\u00e9tamorphose que la cheikha introduit dans les rapports de genre. Le flic m\u00e9taphore de la masculinit\u00e9 dominante, l\u2019incarnation du pouvoir va \u00eatre non seulement s\u00e9duit par Touda mais \u00eatre r\u00e9inscrit dans une nouvelle configuration des rapports homme\/femme.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>C\u2019est elle en effet qui d\u00e9cide quand et o\u00f9 le rencontrer. Dans une belle sc\u00e8ne initiale, le policier impatient , la harc\u00e8le, insiste. Elle refuse ; elle h\u00e9site puis dans un magnifique \u00e9change de regard et sans un mot \u00e9chang\u00e9 on comprend que leur relation est port\u00e9e par un sentiment fort.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Elle accepte alors de l\u2019accompagner. Dans la sc\u00e8ne intime qui les r\u00e9unit (que nous n\u2019avons pas vu \u00e0 Marrakech) c\u2019est elle qui m\u00e8ne les d\u00e9bats\/les \u00e9bats. Une position sexuelle, en effet, n\u2019est pas qu\u2019une combinaison physique, c\u2019est une certaine configuration sociale et un pacte tacite.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>La position des corps est un discours. Et dans le cas de figure, c\u2019est elle qui le domine (elle est en haut vs il est en bas), dicte le rythme des mouvements de l\u2019acte qui les r\u00e9unit vers l\u2019apaisement mutuel.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Une remise en question rh\u00e9torique de l\u2019image classique o\u00f9 la sexualit\u00e9 est le lieu de pr\u00e9dilection de la domination masculine. C\u2019est un retournement de pouvoir.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Que cela arrive par le biais d\u2019une cheikha est symbolique. Dans notre histoire en effet les rapports entre les hommes de pouvoir et les cheikhates sont r\u00e9gis par une logique tacite de fascination.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Fascination des hommes par ce corps libre qui affiche avec gr\u00e2ce ses atouts (danse, jeu de cheveux) ; fascination cheikhates pour les \u00e9clats du pouvoir et comme espace \u00e0 conqu\u00e9rir ; comme adjuvant dans leur aventure sociale.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Le rapport de la c\u00e9l\u00e9brissime Kharboucha avec le ca\u00efd A\u00efssa est inscrit dans cette logique de d\u00e9sir et de fascination. Kharboucha la rebelle, le provoque le met au d\u00e9fi augmentant son d\u00e9sir et sa fascination. En la tuant, il pense la poss\u00e9der d\u00e9finitivement.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Touda est une Kharboucha de notre temps. Une sc\u00e8ne que j\u2019aime beaucoup donne une certaine l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 cette filiation Touda -Kharboucha . Quand Touda arrive avec son nouveau groupe au Moussem pour animer des soir\u00e9es, cela co\u00efncide avec le tir coordonn\u00e9 d\u2019une salve des fusils par les cavaliers de la Tbourida, Touda n\u2019h\u00e9site pas alors \u00e0 lancer un Youyou dans la grande tradition tribale pour saluer cette apoth\u00e9ose.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>R\u00e9v\u00e9lant ainsi une autre facette de sa personnalit\u00e9. Elle qui a su d\u00e9fier les hommes l\u00e0 o\u00f9 ils croient la poss\u00e9der. Dans l\u2019univers de l\u2019argent qu\u2019elle d\u00e9couvre une fois arriv\u00e9e dans la grande ville, la sexualit\u00e9 et la femme sont une seule et m\u00eame marchandise (on l\u2019arrose de billets de banque) .<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>La femme est trait\u00e9e en \u00ab objet \u00bb de consommation ; elle qui tient \u00e0 son droit \u00e0 la parole (la sc\u00e8ne de la bataille autour du micro). Oui elle veut r\u00e9ussir mais pas \u00e0 n\u2019importe quel prix (quel message en ces temps o\u00f9 l\u2019opportunisme passe pour de l\u2019 intelligence).<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Le plan final qui nous la montre dans l&rsquo;ascenseur avec le plan de la moqu\u00e9e en arri\u00e8re-plan est celui d&rsquo;une r\u00e9demption avec un sourire d&rsquo;apaisement prometteur; ce n&rsquo;est pas une chute ni une descente aux enfers; c&rsquo;est le refus d&rsquo;une verticalit\u00e9 artificielle pour retrouver l&rsquo;horizontalit\u00e9 des origines.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>La transformation subjective est porteuse d\u2019une nouvelle promesse. la reconstruction post-traumatique commence.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Nabil Ayouch restitue ce parcours \u00e0 partir du point de vue du personnage ; une mise en sc\u00e8ne alternant des moments de tension, de pause avec cette belle sc\u00e8ne pleine d\u2019humanit\u00e9 lors de la visite de Touda chez ses parents \u00e0 la campagne.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Une mise en sc\u00e8ne jouant sur le clair-obscur. Les sc\u00e8nes d\u2019int\u00e9rieur souvent sombres ; des huis clos accentuant la pr\u00e9carit\u00e9 sociale des personnages. La force du r\u00e9cit est que cet huis clos n\u2019est pas un enfermement.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>La souffrance intime et solitaire est toujours d\u00e9centr\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame par la sociabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9reuse de cette femme (une magnifique sc\u00e8ne la r\u00e9unit avec un vieux violoniste qui va l\u2019initier aux subtilit\u00e9s de l\u2019Aita)\u00a0 et surtout m\u00e9diatis\u00e9e par le chant : ce que chante Touda c\u2019est le r\u00e9cit de sa vie.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>Et quelque part la n\u00f4tre aussi ; d\u2019o\u00f9 le titre du film : Everybody loves Touda.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mohammed Bakrim\/\/ Le nouveau film de Nabil Ayouch, Everybody loves Touda, son neuvi\u00e8me long m\u00e9trage (le meilleur depuis Chevaux de Dieu), s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 d\u2019une certaine configuration dramatique, celle de proposer un r\u00e9cit autour d\u2019un personnage port\u00e9 par un id\u00e9al, une utopie. 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