{"id":143168,"date":"2024-02-21T21:24:24","date_gmt":"2024-02-21T20:24:24","guid":{"rendered":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=143168"},"modified":"2024-02-21T21:24:24","modified_gmt":"2024-02-21T20:24:24","slug":"les-feuilles-mortes-daki-kaurismaki-romantique-cinephile-humaniste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=143168&lang=fr","title":{"rendered":"Les feuilles mortes d\u2019Aki Kaurismaki..Romantique, cin\u00e9phile, humaniste"},"content":{"rendered":"<ul>\n<li><span style=\"font-weight: 400;\">Mohammed Bakrim \/\/<\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Un grand film comme on aime\u00a0! Un film o\u00f9 la forme ne cherche pas \u00e0 illustrer un propos\u00a0; \u00e0 exprimer une id\u00e9e\u00a0; \u00e0 donner un sens prescrit. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Chez Kaurismaki, la forme est, elle-m\u00eame, sens. Le grand critique de cin\u00e9ma Michel Ciment, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 h\u00e9las en novembre 2023, avait d\u00e9clar\u00e9 dans la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9mission radiophonique, Le masque et la plume\u00a0: \u00ab\u00a0Pour moi, &lsquo;Les feuilles mortes&rsquo; c&rsquo;\u00e9tait la Palme d&rsquo;or \u00e0 Cannes\u00a0\u00bb.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019\u00e9tait notre hypoth\u00e8se de d\u00e9part \u00e0 l\u2019ouverture des Semaines du film europ\u00e9en. Les feuilles mortes, c\u2019est un cin\u00e9ma du c\u0153ur et de l\u2019esprit. Un cin\u00e9ma aux antipodes de la facilit\u00e9, du fast thinking et des \u00ab\u00a0films expresso\u00a0\u00bb. Certes, c\u2019est un cin\u00e9ma qui implique un certain engagement\u00a0; une certaine adh\u00e9sion. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Les feuilles mortes confirment une tendance qui est un programme qui se d\u00e9cline \u00e0 travers toute une filmographie. Oui, on peut \u00eatre pris par les qualit\u00e9s intrins\u00e8ques du film en soi. Mais on l\u2019appr\u00e9cie mieux encore quand on a d\u00e9j\u00e0 une id\u00e9e sur l\u2019univers construit patiemment, comme un \u00e9difice, par le cin\u00e9aste finlandais.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">On peut dire ainsi que le nouvel opus vient compl\u00e9ter, ce que l\u2019on a qualifi\u00e9 de la trilogie ouvri\u00e8re de Aki Kaurismaki\u00a0: Ombre au paradis (1986)\u00a0; Ariel (1988)\u00a0; La fille aux allumettes (1990). Cela exprime d\u00e9j\u00e0 une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 un monde\u00a0; un monde entrain de subir une destruction syst\u00e9matique de la part d\u2019un mode d\u2019organisation de l\u2019\u00e9conomie qui \u00e9crase la soci\u00e9t\u00e9 et brise les liens entre les humains pour privil\u00e9gier des rapports marchands.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\"> Chez Kaurismaki, le mot \u00ab\u00a0ouvrier\u00a0\u00bb n\u2019est pas \u00ab\u00a0un gros mot\u00a0\u00bb. Mot que le consens manag\u00e9rial \u00e0 \u00e9luder, remplac\u00e9 par un nouveau jargon qui tourne \u00e0 vide. Le monde social de la classe ouvri\u00e8re est devenu la figure absente du champ de la production symbolique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Dans Les feuilles mortes nous retrouvons ainsi Ansa (Alma P\u00f6ysti), une employ\u00e9e de supermarch\u00e9 sous contrat sans horaires, est licenci\u00e9e pour avoir pris un produit alimentaire dont la date de p\u00e9remption \u00e9tait d\u00e9pass\u00e9e. Face \u00e0 elle, Holappa (Jussi Vatanen), ouvrier m\u00e9tallurgiste lui aussi licenci\u00e9 (victime d\u2019un accident de travail mais avec un taux d\u2019alcool\u00e9mie \u00e9lev\u00e9).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\"> Deux \u00e2mes seules, deux corps \u00e9cras\u00e9s mais qui portent une certaine forme de volont\u00e9 de vivre qui rel\u00e8ve d\u2019une forme de r\u00e9sistance. Le film les fait rencontrer symboliquement lors de la s\u00e9quence d\u2019ouverture en montant en parall\u00e8le les deux sc\u00e8nes d\u2019expositions o\u00f9 nous retrouvons toutes la rh\u00e9torique visuelle de Kaurismaki. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Des signes iconiques r\u00e9veillent chez le cin\u00e9phile des r\u00e9f\u00e9rences majeures\u00a0: le d\u00e9fil\u00e9 des produits de consommation (avec le motif de la viande qui revient dans la plupart des films de Kaurismaki) devant la caissi\u00e8re r\u00e9duite \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter les m\u00eames mouvements, renvoie \u00e0 la sc\u00e8ne de l\u2019usine dans Les temps modernes de Chaplin. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">On retrouve dans une sorte de continuit\u00e9 du syst\u00e8me, l\u2019ouvrier minuscule devant l\u2019immensit\u00e9 des lieux, sans visage masqu\u00e9 par la combinaison de travail.\u00a0 Des figures r\u00e9duites au silence, \u00e0 l\u2019anonymat. Les films de Kaurismaki sont un exercice cin\u00e9philique par excellence. Ici, le r\u00e9f\u00e9rentiel cin\u00e9phile est omnipr\u00e9sent, implicite et souvent carr\u00e9ment direct avec la r\u00e9currence des affiches de film, des citations. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais moment central, c\u2019est le cin\u00e9ma qui permet de recr\u00e9er le lien social bris\u00e9 par le syst\u00e8me dominat. Les deux protagonistes pour sceller leurs retrouvailles vont dans une salle de cin\u00e9ma. Magnifique s\u00e9quence qui montre que le cin\u00e9aste ne c\u00e8de jamais au pathos mais laisse au film des ouvertures vers des pauses d\u2019une grande finesse de dr\u00f4lerie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\"> Le film qui les r\u00e9unit est un film de zombie, The Dead dont die de Jim Jarmusch. Un film sur les morts qui reviennent se nourrir des vivants\u00a0; une bataille pour la survie\u00a0; mais surtout une critique de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation\u2026comme dans le monde \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb des deux personnages de Kaurismaki. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais celui-ci n\u2019enferme pas la s\u00e9quence dans une lecture dogmatique\u00a0; il donne la parole \u00e0 deux spectateurs \u00e0 la sortie du film, l\u2019un dit que cela lui rappelle Journal d\u2019un cur\u00e9 de campagne\u00a0; et l\u2019autre lui r\u00e9torque que c\u2019est plut\u00f4t Bande \u00e0 part\u00a0!<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Certains observateurs n\u2019ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 parler des films de Kaurismaki comme \u00ab\u00a0d\u2019une cin\u00e9math\u00e8que id\u00e9ale\u00a0\u00bb proposant un voyage dans la plan\u00e8te cin\u00e9phile. On sait qu\u2019au niveau de son rapport aux com\u00e9diens c\u2019est le meilleur disciple de Bresson (l\u2019affiche de l\u2019ultime film de Bresson, L\u2019argent occupe \u00e0 plusieurs reprises l\u2019arri\u00e8re fond du plan). <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais pas que\u00a0; toute une esth\u00e9tique minimaliste est \u00e0 l\u2019\u0153uvre. C\u2019est aussi, \u00e0 un niveau th\u00e9matique cette fois, un enfant d\u2019Ozu et de Chaplin. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Ceux qui par exemple qui ne saisissent pas l\u2019allusion du plan final (un homme et une femme qui se dirigent vers le fond de l\u2019image, vers un autre destin, une autre vie meilleure peut-\u00eatre) est une r\u00e9f\u00e9rence directe \u00e0 une figure chaplinesque par excellence, le cin\u00e9aste fait dire au personnage masculin \u00ab\u00a0comment s\u2019appelle ce chien\u00a0?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Chaplin\u00a0!\u00a0\u00bb lui r\u00e9pond sa compagne.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cin\u00e9math\u00e8que\u00a0? C\u2019est le c\u00f4t\u00e9 cin\u00e9phile.\u00a0 Le cin\u00e9ma de Kaurismaki est anim\u00e9 de beaucoup de musique\u00a0; c\u2019est donc aussi un jukebox\u00a0! C\u2019est le voisin de Jim Jarmusch dans le compartiment des cin\u00e9astes Rock. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je ne pr\u00e9tends pas avoir une oreille tr\u00e8s musicale mais l\u00e0, c\u2019est l\u2019un des rares cin\u00e9mas o\u00f9 je me d\u00e9lecte de morceaux de musique et surtout de chansons. Des chansons m\u00e9lancoliques souvent. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L\u00e0, c\u2019est la version romantique du film. Comme la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Pr\u00e9vert et Montand pour la chanson qui donne son titre au film. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La musique chez Kaurismaki varie de registre en effet\u00a0; elle est \u00e9crite sp\u00e9cialement pour le film ou traduite et reprise du r\u00e9pertoire.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Elle est une composante essentielle de l\u2019expression artistique que d\u00e9veloppe chaque film. Elle n\u2019est pas envahissante ; elle vient enrichir une dramaturgie construite principalement \u00e0 partir de personnages mutiques qui ne maitrisent pas le verbe (ils fument beaucoup; boivent beaucoup) ; une chanson romantique vient parler \u00e0 leur place. Donner un sens \u00e0 leur solitude. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Elle fonctionne comme un lien (la musique est une invitation \u00e0 la danse \u00e0 la communion). Elle fonctionne alors comme contrepoint \u00e0 la question de la communicabilit\u00e9 qui est au c\u0153ur du drame kaurismakien. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Alors que la musique, en principe, est faite pour danser, jouer ensemble, elle vient ici traduire, mettre \u00e0 nu, un monde d\u2019individus isol\u00e9s\u00a0; victimes d\u2019un syst\u00e8me qui g\u00e9n\u00e8re la rupture sociale.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Une rupture \u00e0 laquelle tente de pallier d\u2019antres moyens de communication comme la radio. L\u00e0, encore sans assurance d\u2019aboutir. Une s\u00e9quence est particuli\u00e8rement \u00e9difiante. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Quand la jeune employ\u00e9e rentr\u00e9e chez elle ; elle \u00e9coute la radio mais ce sont des informations sur la guerre en Ukraine. On \u00e9num\u00e8re les victimes d\u2019ailleurs. Aucun mot sur les victimes d\u2019ici, de la \u00abguerre sociale \u00bb qui brise des individus. Un autre soir, en \u00e9coutant les infos sur un bombardement dans cette guerre lointaine, elle ouvre son courrier et tombe sur la facture d\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Comment payer? <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Dans un geste d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, elle arrache la prise de courant de la radio, \u00e9teint toutes les lumi\u00e8res pour se retrouver dans le noir comme dans un abri. Elle vient de subir elle-m\u00eame un bombardement.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0C\u2019est \u00e9loquent. Sublime\u00a0!<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mohammed Bakrim \/\/ Un grand film comme on aime\u00a0! Un film o\u00f9 la forme ne cherche pas \u00e0 illustrer un propos\u00a0; \u00e0 exprimer une id\u00e9e\u00a0; \u00e0 donner un sens prescrit. Chez Kaurismaki, la forme est, elle-m\u00eame, sens. 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