{"id":142726,"date":"2024-02-16T23:07:38","date_gmt":"2024-02-16T22:07:38","guid":{"rendered":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=142726"},"modified":"2024-02-17T11:37:42","modified_gmt":"2024-02-17T10:37:42","slug":"anatomie-dune-chute-de-justine-triet-une-fiction-post-verite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=142726&lang=fr","title":{"rendered":"Anatomie d\u2019une chute de Justine Triet..Une fiction post-v\u00e9rit\u00e9"},"content":{"rendered":"<ul>\n<li><span style=\"font-weight: 400;\">Mohammed Bakrim \/\/<\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Un bon film mais une Palme d\u2019or \u00a0 controvers\u00e9e\u00a0! Loin des calculs cannois, il y avait certainement d\u2019autres pr\u00e9tendants plus \u00ab\u00a0l\u00e9gitimes\u00a0\u00bb en termes cin\u00e9philiques, stricto sensu. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je pense notamment \u00e0 Aki Kaurismaki et ses Feuilles mortes (j\u2019y reviendrai). Dans tous les cas, ce soir-l\u00e0, \u00e0 la belle salle casablancaise du Lut\u00e9tia, je n\u2019\u00e9tais pas le seul \u00e0 le penser. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Si l\u2019on s\u2019en tient \u00e0 l\u2019applaudim\u00e8tre, la r\u00e9action du public (nombreux et diversifi\u00e9) \u00e0 la projection du \u00ab\u00a0film \u00e9v\u00e9nement\u00a0\u00bb, L\u2018anatomie d\u2019une chute, en ouverture des semaines du film europ\u00e9en, fut pour le moins mitig\u00e9e. Peut-\u00eatre que la pluie des r\u00e9compenses re\u00e7ues par le film avait plac\u00e9 l\u2019horizon d\u2019attente \u00e0 un niveau \u00e9lev\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\"> Par exemple, le jour m\u00eame de sa pr\u00e9sentation, il avait obtenu Le prix du meilleur film policier (sic\u00a0!)\u00a0; et la veille, le prix du syndicat fran\u00e7ais de la critique. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais peut-\u00eatre que le malentendu est plut\u00f4t ailleurs. Mon hypoth\u00e8se est que la dimension culturelle et les enjeux soci\u00e9taux qui traversent le film de bout en bout y sont pour beaucoup.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\"> Les deux plans charg\u00e9s d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la s\u00e9quence finale (on voit d\u2019abord la m\u00e8re dans les bras de son enfant\u00a0dans une posture trop intime ; puis la veuve qui se retrouve \u00e9treignant le chien venu prendre la place de l\u2019\u00e9poux disparu) ne sont pas faits pour faciliter une r\u00e9ception culturelle apais\u00e9e du film. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Celui-ci est trop marqu\u00e9 (comme on dit pour un signe linguistique) culturellement. C\u2019est un film dans l\u2019air du temps europ\u00e9en, surtout franco- fran\u00e7ais. Il anticipe quelque part l\u2019arriv\u00e9e de Gabriel Attal, per\u00e7u comme indicateur soci\u00e9tal, \u00e0 la primature. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est un film \u00ab\u00a0post\u00a0\u00bb\u00a0: post MeToo\u00a0; post Brexit\u00a0: la langue anglaise est omni pr\u00e9sente dans le r\u00e9cit\u00a0; l\u2019anglais est m\u00eame valoris\u00e9 comme terrain d\u2019entente pour le couple franco-allemand en panne et il y a une nostalgie de Londres, ville refuge, loin des \u00ab\u00a0trous\u00a0\u00bb que Sandra l\u2019\u00e9crivaine d\u2019origine allemande et son mari Samuel, \u00e9crivain et enseignant ont connu de part et d\u2019autre du Rhin\u2026\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais c\u2019est essentiellement un r\u00e9cit post v\u00e9rit\u00e9. Le concept est devenu populaire depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Il permet de \u00ab\u00a0d\u00e9crire une situation dans laquelle il est donn\u00e9 plus d&rsquo;importance aux \u00e9motions et aux opinions qu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des faits\u00a0\u00bb. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Et le film n\u2019est pas avare en \u00e9motion\u00a0; d\u00e9j\u00e0 en mettant un enfant, non-voyant de surcro\u00eet, au c\u0153ur du drame. Le choix en outre de conduire le r\u00e9cit \u00e0 partir du point de vue d\u2019une femme forte qui a r\u00e9ussi l\u00e0 o\u00f9 le d\u00e9funt a \u00e9chou\u00e9 et qui a m\u00eame pu imposer sa langue au tribunal qui l\u2019avait au d\u00e9part oblig\u00e9e \u00e0 s\u2019exprimer en fran\u00e7ais. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Et une femme enfin qui n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 d\u00e9voiler en public ses choix intimes. Autant d\u2019arguments qui ont s\u00e9duit les f\u00e9ministes et les pro-f\u00e9ministes.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais peut-\u00eatre qu\u2019il faut neutraliser tout ce discours d\u2019escorte qui accompagne le film pour s\u2019int\u00e9resser au film lui-m\u00eame. Un bon film alors\u00a0? <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Oui, ind\u00e9niablement : tr\u00e8s bon sc\u00e9nario (un peu m\u00eame trop) ; tr\u00e8s bon casting et une bonne direction d\u2019acteurs (l\u2019actrice principale est excellente) ; le chien Messi tr\u00e8s bien dans son r\u00f4le de v\u00e9ritable t\u00e9moin muet (il ouvre le film et il le cl\u00f4t)..<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le film s\u2019ouvre sur une voix off. C\u2019est un film en effet que l\u2019on voit et que l\u2019on \u00e9coute surtout (une partie du drame sera construite autour de la question de ce que l\u2019enfant a r\u00e9ellement entendu \u00e0 propos de la dispute de ses parents). <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Puis les images suivent cette ouverture sonore et on d\u00e9couvre, Sandra interview\u00e9e par une \u00e9tudiante. Il y a un jeu de s\u00e9duction implicite que le jeu de la cam\u00e9ra capte intelligemment. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais les bruits de musique qui \u00e9manent de l\u2019\u00e9tage emp\u00eachent le bon d\u00e9roulement de l\u2019interview. Reste l\u2019\u00e9change des regards entre les deux femmes avant de convenir d\u2019un autre rendez-vous, ailleurs. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">On d\u00e9couvre les lieux, une maison de montagne. Les plans int\u00e9rieurs sont satur\u00e9s de lignes (poutres, portes, escaliers\u2026) et de figures g\u00e9om\u00e9triques avec pr\u00e9dominance de la figure du triangle (p\u00e8re\/m\u00e8re\/enfant\u00a0?). <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La configuration de cet espace pr\u00e9figure un r\u00e9cit complexe. Un cin\u00e9ma de la complexit\u00e9, en somme\u00a0; de la confusion des sentiments. Arrive une balle du premier \u00e9tage suivi d\u2019un chien qui la r\u00e9cup\u00e8re et remonte. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Au propre et au figur\u00e9, la balle est dans le camp de l\u2019enfant. C\u2019est son t\u00e9moignage final qui va faire basculer le proc\u00e8s du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019acquittement de la m\u00e8re. M\u00eame si l\u2019ombre d\u2019un doute persiste.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le film est en effet un film de proc\u00e8s. Une tendance de l\u2019\u00e9poque, le cin\u00e9ma fran\u00e7ais, mais pas que, va beaucoup aux tribunaux.\u00a0 <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Une illustration de la judiciarisation de la vie publique\u00a0: on ne compte plus le nombre d\u2019hommes publics convoqu\u00e9s devant les juges (politiciens, producteurs de cin\u00e9ma\u2026) mais cela reste un formidable exercice de cin\u00e9ma o\u00f9 les Am\u00e9ricains sont pass\u00e9s ma\u00eetre. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le tribunal s\u00e9duit les sc\u00e9naristes. Un film de proc\u00e8s\u00a0: c\u2019est une mise en sc\u00e8ne d\u2019une autre mise en sc\u00e8ne\u00a0; celle d\u2019une cour de justice fortement cod\u00e9e\u00a0; ob\u00e9issant \u00e0 un \u00ab\u00a0sc\u00e9nario\u00a0\u00bb bien rod\u00e9. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le tribunal est un espace de jeu o\u00f9 circule une parole et des regards selon un rituel bien \u00e9tabli. Le film de Justine Triet d\u00e9voile ce dispositif en le faisant pr\u00e9c\u00e9der par une r\u00e9p\u00e9tition\u00a0: l\u2019avocat vient chez Sandra (c\u2019est une vielle connaissance) et l\u2019entraine au redoutable exercice que constitue un proc\u00e8s des Assises. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cette partie jou\u00e9e par les deux personnages est d\u2019ailleurs fort int\u00e9ressante, bien r\u00e9ussie par rapport \u00e0 la sc\u00e8ne r\u00e9elle au tribunal. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Je trouve les s\u00e9quences du tribunal de Saint Omer d\u2019Alice Diop tr\u00e8s fortes avec un dispositif qui privil\u00e9gie le plan fixe donnant toute sa mesure au jeu de la parole et du regard dans ce corps \u00e0 corps que sont les interrogatoires et les contre- interrogatoires dans un cour de justice.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Justine Triet a choisi une autre d\u00e9marche ; plut\u00f4t une cam\u00e9ra tr\u00e8s mobile, variant les angles et les points de vue comme pour dire le poids de l\u2019incertitude qui p\u00e8se sur les enjeux. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Elle multiplie les cadrages et des positions in\u00e9dites (en contre-plong\u00e9e par exemple sur le procureur !). La protagoniste, l\u2019accus\u00e9e, est film\u00e9e elle sereinement. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Un code de couleurs \u00e0 partir de ses v\u00eatements d\u00e9cline m\u00e9taphoriquement l\u2019\u00e9volution du drame. Tr\u00e8s t\u00f4t dans le film on la d\u00e9couvre lors de son interview report\u00e9e dans des cloueurs claires, chaudes, vives qui disent sa joie de vivre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Tout de suite apr\u00e8s ce sont des costumes avec des couleurs sombres, froides. Sauf pour le plan final dans le tribunal o\u00f9 on la d\u00e9couvre mieux \u00e9clair\u00e9e, avec un chemisier clair. Une ambiance optimiste annon\u00e7ant le d\u00e9nouement heureux du proc\u00e8s.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mohammed Bakrim \/\/ Un bon film mais une Palme d\u2019or \u00a0 controvers\u00e9e\u00a0! 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