{"id":141741,"date":"2024-02-06T23:39:19","date_gmt":"2024-02-06T22:39:19","guid":{"rendered":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=141741"},"modified":"2024-02-06T23:43:48","modified_gmt":"2024-02-06T22:43:48","slug":"fez-summer55-de-abdelhai-laraki-une-chronique-intime-des-annees-de-resistance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=141741&lang=fr","title":{"rendered":"Fez summer\u201955 de Abdelha\u00ef Laraki : Une chronique intime des ann\u00e9es de r\u00e9sistance"},"content":{"rendered":"<ul>\n<li><u>Mohammed Bakrim \/\/<\/u><\/li>\n<\/ul>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u00ab<em>Un film a la capacit\u00e9 de tout exprimer sans rien dire<\/em>\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u00a0Marc Ferro<\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>F\u00e8s, \u00e9t\u00e9 1955. La capitale spirituelle du royaume baigne sous un ciel serein. Mais c\u2019est une illusion. Le Maroc en effet est en \u00e9bullition. Les autorit\u00e9s du protectorat qui n\u2019ont jamais eu de r\u00e9pit face \u00e0 la r\u00e9action du peuple marocain, viennent de commettre, en aout 1953, l\u2019irr\u00e9parable.<\/p>\n<p>Elles ont franchi la ligne rouge en d\u00e9portant le symbole de la souverainet\u00e9 de l\u2019empire ch\u00e9rifien, le sultan Mohammed V condamn\u00e9, avec sa famille, \u00e0 l\u2019exil. La r\u00e9sistance prend une autre dimension et s\u2019\u00e9largit dans l\u2019espace (le territoire de la r\u00e9sistance \u00e9pouse celui du pays) et dans l\u2019\u00e9chelle sociale (l\u2019ensembles des couches sociales en dehors de celles qui \u00e9taient en connivence avec les colons).<\/p>\n<p>Une maison de la M\u00e9dina\u00a0; une belle jeune femme fait le m\u00e9nage. Elle nettoie le sol, au carrelage significatif, en y mettant de l\u2019ardeur.<\/p>\n<p>Le programme est ainsi trac\u00e9. Ce geste du quotidien d \u2018une femme du peuple instaure un horizon m\u00e9taphorique pour le r\u00e9cit qui vient\u00a0: le pays a besoin d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0nettoy\u00e9\u00a0\u00bb. Renvoyer l\u2019occupant chez lui et d\u00e9barrasser le pays de la chienlit, celle des collabos et des traitres. Que ce geste inaugural soit port\u00e9 par une femme est \u00e9loquent. \u00ab\u00a0La femme est l\u2019avenir de l\u2019homme\u00a0\u00bb disait le po\u00e8te\u00a0; elle est ind\u00e9niablement l\u2019avenir du pays nous dit le film. Image renforc\u00e9e par l\u2019arriv\u00e9e du jeune enfant dont le regard et le mouvement vont ordonner l\u2019\u00e9volution du r\u00e9cit\u00a0; arriv\u00e9e qui va dans le sens de cette promesse.<\/p>\n<p>L\u2019ind\u00e9pendance qui vient, c\u2019est le pays qui retrouve l\u2019innocence de l\u2019enfance\u00a0; l\u2019enfance qui est un nouveau d\u00e9part. La pr\u00e9sence de l\u2019enfant est plus qu\u2019un relais narratif (il renvoie certainement aux souvenirs d\u2019enfance de l\u2019auteur), elle contribue fondamentalement \u00e0 la construction du sens par le biais d\u2019un regard.<\/p>\n<p>Des petits gestes, des gens du peuple d\u2019en bas : le film aborde la grande histoire en instaurant un mode de production du film et du r\u00e9cit \u00e0 l\u2019image de la mobilisation qui anime le pays\u00a0: populaire avec l\u2019irruption des couches sociales des plus d\u00e9munis dans l\u2019action politique. Dans ses moyens de production comme dans son r\u00e9cit le film ne vise pas \u00e0 refaire l\u2019histoire dans une vision \u00e9pique. Il ne convoque pas de grandes stars dans le casting comme il n\u2019y a pas de super h\u00e9ros dans le r\u00e9cit. Le film ne met pas en sc\u00e8ne une ic\u00f4ne incarnant la r\u00e9sistance\u00a0; il ne met pas en avant des figures tut\u00e9laires.\u00a0 Le h\u00e9ros c\u2019est le peuple, dans sa grande diversit\u00e9 sociale, ethnique, confessionnelle (des femmes, des enfants, des jeunes&#8230;).<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas une r\u00e9\u00e9criture du r\u00e9cit national dans la tradition des films qui ont accompagn\u00e9 des mouvements de lib\u00e9ration nationale. Le film n\u2019est pas port\u00e9 par une logique de repr\u00e9sentation des phases de l\u2019histoire dans un processus de l\u00e9gitimation politique (voir le cin\u00e9ma alg\u00e9rien des ann\u00e9es 1960 et 1970). Lib\u00e9r\u00e9 de ce surmoi id\u00e9ologique, Abdelha\u00ef Laraki choisit d\u2019aborder la grande histoire par le biais de l\u2019histoire d\u2019une famille qui se voit engag\u00e9e doublement sur la voie de la lib\u00e9ration d\u2019un pays qui est aussi la voie de l\u2019\u00e9mancipation de la parole, du corps. Le corps physique (la femme, l\u2019enfant) et le corps social.<\/p>\n<p>Abdelha\u00ef Laraki est un cin\u00e9aste cin\u00e9phile\u00a0; il conna\u00eet le cin\u00e9ma international. Il sait dans ce sens qu\u2019on peut acc\u00e9der \u00e0 un grand th\u00e8me, la r\u00e9volution, la guerre, la r\u00e9sistance en l\u2019occurrence par le biais de plusieurs entr\u00e9es. Celles qui passent par une superproduction ou celles qui empruntent la voie de l\u2019intime. Du David Lean ou du John Boorman. Je d\u00e9fends l\u2019hypoth\u00e8se que Fez summer\u201955 s\u2019inscrit dans la seconde voie\u00a0; celle de John Boorman notamment dans l\u2019excellent Hope and glory (1987) o\u00f9 la fameuse bataille d\u2019Angleterre est racont\u00e9e vue par un enfant.<\/p>\n<p>Dans le film de Laraki c\u2019est un pan de la r\u00e9sistance \u00e0 F\u00e8s vue \u00e0 partir des terrasses de la m\u00e9dina, territoire de pr\u00e9dilection d\u2019un enfant, Kamal ; avec la complicit\u00e9 et l\u2019engagement de deux femmes qui s\u2019\u00e9veillent \u00e0 la conscience nationale et de genre, Zahra, sa m\u00e8re fille du peuple et Aicha, leur voisine rebelle issue d\u2019une famille aristocratique et traditionnelle.<\/p>\n<figure id=\"attachment_141743\" aria-describedby=\"caption-attachment-141743\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Fez-summer55-de-Abdelhai-Laraki-1.jpeg?ssl=1\"><img data-attachment-id=\"141743\" data-permalink=\"https:\/\/agadirtoday.com\/?attachment_id=141743\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Fez-summer55-de-Abdelhai-Laraki-1.jpeg?fit=600%2C255&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"600,255\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Fez summer\u201955 de Abdelha\u00ef Laraki (1)\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Fez-summer55-de-Abdelhai-Laraki-1.jpeg?fit=300%2C128&amp;ssl=1\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Fez-summer55-de-Abdelhai-Laraki-1.jpeg?fit=600%2C255&amp;ssl=1\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-141743 size-full\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Fez-summer55-de-Abdelhai-Laraki-1.jpeg?resize=600%2C255&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"255\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Fez-summer55-de-Abdelhai-Laraki-1.jpeg?w=600&amp;ssl=1 600w, https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Fez-summer55-de-Abdelhai-Laraki-1.jpeg?resize=300%2C128&amp;ssl=1 300w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" title=\"\" data-recalc-dims=\"1\"><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-141743\" class=\"wp-caption-text\">Fez summer\u201955 de Abdelha\u00ef Laraki<\/figcaption><\/figure>\n<p>Face \u00e0 l\u2019histoire, un film peut s\u2019inscrire dans au moins quatre perspectives\u00a0: 1) la reconstitution historique\u00a0; 2) l\u2019histoire comme cadre de r\u00e9f\u00e9rence (d\u00e9cor)\u00a0; 3) comme m\u00e9taphore ou 4) comme relecture relativiste (critique). F\u00e8s, \u00e9t\u00e9 55 n\u2019a nullement la pr\u00e9tention de proposer une reconstitution historique. Il a choisi une ligne m\u00e9diane entre l\u2019histoire comme r\u00e9f\u00e9rent temporel (2) et m\u00e9taphorique (3) pour tenter un juste \u00e9quilibre entre la cr\u00e9dibilit\u00e9 historique et la dimension dramatique dict\u00e9e par le sc\u00e9nario.<\/p>\n<p>Ce faisant, il apporte une contribution, sous la forme d\u2019une proposition cin\u00e9matographique, au d\u00e9bat r\u00e9current dans l\u2019espace public sur le rapport du cin\u00e9ma marocain \u00e0 l\u2019histoire du pays. D\u00e9bat entam\u00e9 souvent sous l\u2019angle d\u2019une critique \u00e9manant d\u2019une partie de la classe politique reprochant au cin\u00e9ma d\u2019ignorer les \u00ab\u00a0grandes causes nationales\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le film de Laraki replace ce d\u00e9bat au sein du cin\u00e9ma lui-m\u00eame. A la fois au niveau du sc\u00e9nario et des moyens de sa concr\u00e9tisation. Gr\u00e2ce au soutien de sa productrice, Caroline Locardi anim\u00e9e aussi par le m\u00eame souci cin\u00e9phile, il r\u00e9ussit \u00e0 mettre au diapason les moyens de production et ses ambitions artistiques. Il est fid\u00e8le ainsi au credo \u00e9nonc\u00e9 dans une r\u00e9plique c\u00e9l\u00e8bre de son premier long m\u00e9trage, Mouna Saber (2002)\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0l\u2019essentiel n\u2019est pas de trouver mais de chercher\u00a0\u00bb. Film abordant lui-m\u00eame un aspect de l\u2019histoire r\u00e9cente du pays et o\u00f9 il \u00e9tait question d\u2019une qu\u00eate autour de la v\u00e9rit\u00e9 des disparitions qui ont marqu\u00e9 les ann\u00e9es de plomb. Film \u00e9galement o\u00f9 la femme occupait d\u00e9j\u00e0 une place centrale.<\/p>\n<p>Dans le nouvel opus, Zahra (Mounia Lamkimel) n\u2019ouvre pas seulement le r\u00e9cit, elle en constitue la quintessence. Un raffinement qui se d\u00e9cline dans la plasticit\u00e9 des images qui accompagnent ses apparitions. Son regard (tr\u00e8s beau vers le hors champ), sa beaut\u00e9 ancr\u00e9e dans le naturel des d\u00e9cors magnifiques qui l\u2019entourent dessinent l\u2019horizon esth\u00e9tique du film. Elle commence l\u2019histoire la t\u00eate basse (femme de foyer, accabl\u00e9e par les t\u00e2ches). Elle la cl\u00f4t la t\u00eate haute (manifestant le visage d\u00e9couvert). Ma religion est faite\u00a0: c\u2019est elle, l\u2019actrice \/ le personnage, qui porte le film.<\/p>\n<p>Par petites touches, la succession des sc\u00e8nes qui ouvrent le film instaure le syst\u00e8me des personnages et surtout trace les grandes lignes de l\u2019univers de r\u00e9f\u00e9rence spatial et socio-culturel de leur \u00e9volution. Une r\u00e9f\u00e9rence historique avec le renvoi \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement cadre \u00e0 savoir la d\u00e9position du sultan et la d\u00e9cision de la r\u00e9sistance de boycotter la c\u00e9l\u00e9bration de la f\u00eate du sacrifice. Le d\u00e9bat soci\u00e9tal sur l\u2019\u00e9ducation des filles (au sein de la famille de Kamal).<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence des formes de modernit\u00e9 au sein de la m\u00e9dina avec l\u2019hommage rendu \u00e0 la salle de cin\u00e9ma Boujloud avec le crieur public qui sillonne les rues de la m\u00e9dina pour annoncer le programme de la semaine. Deux films sont cit\u00e9s et qui sont des clins d\u2019\u0153il cin\u00e9philes mais fonctionne aussi comme une sorte de mie \u00a0en abyme du r\u00e9cit\u00a0: Fanfan la tulipe de Christian-Jaque (1952) un film de cape et d\u2019\u00e9p\u00e9e avec G\u00e9rard Philipe et l\u2019incontournable film \u00e9gyptien avec Ciel d\u2019enfer de Youssef Chahine (1954) avec Faten Hamama et Omar Cherif. Amour, combat entre le bien et le mal, lutte des classes, le programme narratif du film se d\u00e9cline \u00e0 travers cette allusion cin\u00e9philique.<\/p>\n<p>La mise en sc\u00e8ne est dynamique\u00a0; elle fait jouer des moments d\u2019intimit\u00e9, de po\u00e9sie, de tendresse, souvent en int\u00e9rieurs avec un d\u00e9cor quasi baroque g\u00e9n\u00e9rant une saturation du plan de signes culturels et des moments de tension et d\u2019action ayant pour cadre la rue. Les premiers l\u2019emportent largement sur les seconds.<\/p>\n<p>La cam\u00e9ra s\u2019engage, s\u2019approche, s\u2019\u00e9loigne sans voyeurisme ou se replie et reste neutre comme lors de la fameuse sc\u00e8ne relevant de la mythologie nationale de l\u2019apparition du sultan dans la lune. La cam\u00e9ra capte avec empathie (tr\u00e8s belle lumi\u00e8re des plans sur les terrasses de la M\u00e9dina accompagn\u00e9 de youyous) la liesse populaire qui a accompagn\u00e9 ce moment fantastique sans rien montrer laissant le commentaire \u00e0 Aicha, la figure de la\u00a0modernit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0si tu l\u2019as dans ton c\u0153ur, tu le verras aussi dans la lune\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit est lin\u00e9aire\u00a0; une certaine horizontalit\u00e9 qui renvoie au d\u00e9roul\u00e9 chronologique d\u2019une histoire qui attend d\u2019\u00eatre secou\u00e9e. L\u2019apparition de l\u2019enfant va casser cette configuration normative pour introduire une verticalit\u00e9 qui transcende les contingences factuelles pour s\u2019ouvrir sur un vaste champ de promesses. Le haut et le bas s\u2019alternent comme le passage entre un maintenant dur, dramatique, violent (la rue) et un demain prometteur (la terrasse).<\/p>\n<p>De la rue \u00e0 la terrasse c\u2019est le passage de l\u2019enfermement \u00e0 l\u2019air libre. Et c\u2019est Kamal, l\u2019enfant, qui assure cette alternance qui va finir par constituer le paradigme d\u2019\u00e9volution du r\u00e9cit\u00a0: Aicha s\u2019initie sous la houlette de Kamal \u00e0 la travers\u00e9e des terrasses\u00a0; l\u2019ensemble des protagonistes sont amen\u00e9s \u00e0 un moment ou un autre de regarder vers le \u00ab\u00a0haut\u00a0\u00bb d\u2019o\u00f9 Kamal oriente aussi le regard des spectateurs. \u00a0Dans ce sens, le plan final sur le regard cam\u00e9ra de Kamal sonne comme un appel \u00e0 la vigilance. La r\u00e9sistance hier, la r\u00e9sistance toujours.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mohammed Bakrim \/\/ \u00abUn film a la capacit\u00e9 de tout exprimer sans rien dire\u00bb \u00a0Marc Ferro F\u00e8s, \u00e9t\u00e9 1955. La capitale spirituelle du royaume baigne sous un ciel serein. Mais c\u2019est une illusion. Le Maroc en effet est en \u00e9bullition. 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