{"id":130029,"date":"2023-11-01T11:54:30","date_gmt":"2023-11-01T10:54:30","guid":{"rendered":"https:\/\/agadirtoday.info\/?p=130029"},"modified":"2023-11-01T12:08:24","modified_gmt":"2023-11-01T11:08:24","slug":"killers-of-the-flower-moon-de-martin-scorsese-langle-mort-du-scenario-americain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=130029&lang=fr","title":{"rendered":"Killers of the flower moon de Martin Scorsese : L\u2019angle mort du sc\u00e9nario am\u00e9ricain"},"content":{"rendered":"<ul>\n<li><u>Mohammed Bakrim \/\/<\/u><\/li>\n<\/ul>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00ab\u00a0<em>I want to tell stories and there is no more time<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00a0<strong>Martin Scorsese<\/strong> (Cannes, 2023)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>Attention chef d\u2019\u0153uvre\u00a0!&#8230;<\/strong>Oui, disons-le d\u2019embl\u00e9e, en se fiant compl\u00e8tement aux premi\u00e8res impressions que l\u2019on a ressenties d\u00e8s la mont\u00e9e du g\u00e9n\u00e9rique de fin, sur cette belle composition musicale d\u2019inspiration am\u00e9rindienne, du nouveau film de Martin Scorsese, Killers of the flower moon. Un grand moment de cin\u00e9ma\u00a0; le grand retour, \u00e0 plus de 80 ans, du ma\u00eetre newyorkais\u00a0! Cin\u00e9ma total, si j\u2019ose dire avec pr\u00e8s de 3 heures et demie sans un instant de rel\u00e2chement, ni d\u2019ennui, sans un regard m\u00eame furtif \u00e0 la montre tant nous sommes embarqu\u00e9s dans le temps du film.<\/p>\n<p>Par son rythme, par son propos intelligent et original, par ce torrent d\u2019motion qui se d\u00e9gage de chaque plan, de chaque sc\u00e8ne. Chaque sc\u00e8ne \u00e9tant construite dans une configuration visuelle et sonore qui vient compl\u00e9ter la pr\u00e9c\u00e9dente, engager notre attente vers la suivante\u2026Et pourtant, j\u2019avoue que je suis all\u00e9 voir le film principalement \u00a0par devoir cin\u00e9philique, par fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 une tendance de cin\u00e9ma non sans une certaine appr\u00e9hension, voire un certain doute n\u00e9 de ma d\u00e9ception d\u2019Irishman (2019). Mais l\u00e0, la fid\u00e9lit\u00e9 est r\u00e9compens\u00e9e\u00a0; on sort de ce nouvel opus r\u00e9confort\u00e9 sur la ma\u00eetrise dont fait preuve Scorsese. Et surtout parce que le film nous rassure sur les potentialit\u00e9s encore \u00e9normes du cin\u00e9ma pour dire\/lire le monde avec intelligence et g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 malgr\u00e9 les ravages de la Youtubisation des images et le formatage des esprits par les r\u00e9seaux sociaux.<\/p>\n<p>Grand film, grand moment de cin\u00e9ma. Mais scorsesien dans la forme et dans l\u2019\u00e2me\u00a0; dans la r\u00e9currence des th\u00e8mes\u00a0: l\u2019argent, la mafia, la trahison\u2026et la religion. On regarde beaucoup le ciel dans le cin\u00e9ma de Scorsese (c\u2019est un pr\u00eatre rat\u00e9 qui a r\u00e9ussi en tant que cin\u00e9aste). Je pense spontan\u00e9ment \u00e0 After hours (1985) \u2026Les affranchis (1990)\u00a0; Casino (1995) \u2026 des personnages troubl\u00e9s, \u00e9gar\u00e9s, charg\u00e9s de violence mais qui sont pr\u00eats \u00e0 imploser, \u00e0 implorer le pardon et qui l\u00e8vent la t\u00eate vers le ciel (regard hors champ vers le haut dans des plans des films cit\u00e9s).<\/p>\n<p>Regard que l\u2019on retrouve dans Killers of the flower moon qui s\u2019ouvre sur belle s\u00e9quence d\u2019un c\u00e9r\u00e9monial am\u00e9rindien d\u00e9di\u00e9 au ciel avec l\u2019enterrement symbolique du calumet. Une s\u00e9quence po\u00e9tique, tr\u00e8s visuelle qui donne le ton original du film, franchement engag\u00e9 pour une autre alt\u00e9rit\u00e9 : r\u00e9habiliter une culture bannie \u00e0 travers ses signes iconiques et notamment la langue. Celle-ci ouvre le film et le cl\u00f4t. Une ouverture qui instaure \u00e9galement le d\u00e9s\u00e9quilibre qui va porter la dynamique du r\u00e9cit avec l\u2019\u00e9mergence du mal \u00e0 travers la figure du p\u00e9trole et son corollaire l\u2019argent.<\/p>\n<p>L\u2019enterrement du calumet a \u00e9t\u00e9 film\u00e9 en montage Cut avec l\u2019irruption presque au m\u00eame endroit du p\u00e9trole \u00e9claboussant les danseurs indiens, les salissant ainsi d\u2019une boue noire. M\u00e9tamorphose que le film rend avec force en ayant recours au ralenti et en figeant presque l\u2018image dans une m\u00e9taphore de la mort qui vient. Une mise en abyme du mal qui va les contaminer dont le point paroxystique est une s\u00e9rie de meurtres qui touche cette communaut\u00e9. La fleur du printemps c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par la culture indienne va \u00eatre endeuill\u00e9e (l\u2019oxymore du titre du film qui n\u2019est pas sans rappeler un autre oxymore c\u00e9l\u00e8bre Le fleurs du mal de Baudelaire\u00a0!).<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit se d\u00e9roule vers les ann\u00e9es 1920 dans l\u2019Oklahoma au sein de la tribu Osage (chass\u00e9e de ses terres au Missouri) qui va se retrouver \u00e0 la t\u00eate d\u2019une immense fortune suite \u00e0 la d\u00e9couverte du p\u00e9trole dans ses nouvelles possessions. Tr\u00e8s vite cela va se r\u00e9v\u00e9ler une mal\u00e9diction. Les blancs vont accourir pour les d\u00e9pouiller de cette richesse par des subterfuges juridiques mais surtout par des man\u0153uvres mafieuses que vont mener William Hale, dit King, (Robert De Niro) et \u00a0\u00a0ses acolytes dont son neveu Ernest (Leonardo DiCaprio).<\/p>\n<p>Dans un cours destin\u00e9 aux \u00e9tudiants du cin\u00e9ma Scorsese insiste sur ce qu\u2019il appelle\u00a0\u00ab\u00a0la question fondamentale\u00a0\u00bb que tout r\u00e9alisateur doit se poser\u00a0: o\u00f9 faut-il mettre la cam\u00e9ra pour permettre au plan de montrer ce qu\u2019il est cens\u00e9 montrer (je me permets d\u2019intituler cela la phase 1\u00a0: la composition).\u00a0 Et pas juste ce plan-l\u00e0, pr\u00e9cise Scorsese, mais ce plan et le suivant et celui d\u2019apr\u00e8s etc. \u00ab\u00a0Et comment chaque plan, une fois assembl\u00e9 avec les autres, vous permettra finalement d\u2019exprimer votre id\u00e9e\u00a0\u00bb (phase 2\u00a0: le montage). La cam\u00e9ra n\u2019enregistre pas seulement, elle cr\u00e9e du sens.<\/p>\n<p>J\u2019en vois au moins deux exemples dans son nouveau film. Quand les agents du FBI viennent arr\u00eater Ernest (DiCaprio) l\u2019un d\u2019eux le rassure en lui disant\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est pour te prot\u00e9ger des loups\u00a0\u00bb or la cam\u00e9ra ne reste pas sur le personnage qui parle mais cadre Ernest de pr\u00e8s. DiCaprio \/ loup\u00a0: association d\u2019images association d\u2019id\u00e9es, le cin\u00e9phile ne peut ne pas penser au film Le loup de Wall Street (1994). Association d\u2019autant plus l\u00e9gitime que les deux films se rejoignent dans la description des ravages de la cupidit\u00e9 du capitalisme (Ernest avoue \u00e0 plusieurs reprises qu\u2019il aime l\u2019argent).<\/p>\n<p>Autre exemple d\u2019associations d\u2019images qui enrichissent la lecture cin\u00e9philique du film. Toujours aves les agents du FBI qui vont cette fois enqu\u00eater aupr\u00e8s du mentor d\u2019Ernest, son oncle William Hale (Robert De Niro) le ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre de cette arnaque meurtri\u00e8re. Ils le retrouvent chez son barbier. Cadr\u00e9 en plan am\u00e9ricain, en l\u00e9g\u00e8re contre-plong\u00e9e, plan qui n\u2019est pas sans rappeler pour le cin\u00e9phile averti, un plan identique de De Niro en Al Capone dans Les incorruptibles (Brian De Palma, 1987).<\/p>\n<p>Parall\u00e8le l\u00e9gitime qui permet de mieux comprendre l\u2019univers mafieux instaur\u00e9 par William Hale pour asseoir son empire : manipulation, liquidation physique de tous ceux qui entravent son projet machiav\u00e9lique. Projet dont l\u2019une des manouvres pour d\u00e9pouiller les Am\u00e9rindiens de leur fortune est de faire marier ses fils et neveux \u00e0 des jeunes filles Osage. Un stratag\u00e8me pour la captation d\u2019h\u00e9ritage en les \u00e9liminant \u00e0 petit feu.\u00a0 Sauf que les choses vont se compliquer quand Ernest qui \u00e9tait devenue chauffeur d\u2019une riche indienne Osage, Molly Kyle, d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s malade,\u00a0 va en devenir amoureux est rendre plus d\u00e9licat le projet avec des rebondissements qui permettent au r\u00e9cit de conna\u00eetre des p\u00e9rip\u00e9ties r\u00e9v\u00e9latrices.<\/p>\n<p>Cela nous permettra de d\u00e9couvrir une merveilleuse com\u00e9dienne Lily Gladstone qui incarne dans une interpr\u00e9tation sublime la belle Molly. Certes on retrouve bien un grand Robert De Niro, un DiCaprio omnipr\u00e9sent mais c\u2019est elle qui va leur damer le pion. De Niro et DiCaprio sont dans leur style de la grande tradition du jeu\u00a0\u00e0 l\u2019italienne ; on peut m\u00eame dire qu\u2019ils surjouent (grimaces, gestuelles baroques). En face d\u2019eux, Lily Gladstone s\u2019installe dans le plan avec aisance et d\u00e9veloppe une pr\u00e9sence qui rayonne par le silence, l\u2019\u00e9conomie du geste (sa mani\u00e8re de fumer\u00a0! quelle classe). Sa prestation est en elle-m\u00eame un hommage \u00e0 ce peuple longtemps confin\u00e9, dans le cin\u00e9ma hollywoodien dominant, dans le st\u00e9r\u00e9otype.<\/p>\n<p>Lorsque son mari Ernest qui lui injectait sous pr\u00e9texte de la gu\u00e9rir du diab\u00e8te, du poison \u00e0 petite dose, et qui est venu lui dire qu\u2019il a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019avouer et de t\u00e9moigner sous protection contre son oncle en reconnaissant tous\u00a0 ces crimes terribles, Molly lui a pos\u00e9 cette question fondatrice\u00a0: \u00ab\u00a0tu as dit toutes les v\u00e9rit\u00e9s\u00a0?\u00a0\u00bb. Question pos\u00e9e calmement et fermement en plan rapproch\u00e9 regard cam\u00e9ra comme pour interpeller les consciences complices hors champ.<\/p>\n<p>En revisitant ce pan de la m\u00e9moire collective am\u00e9ricaine, une m\u00e9moire tue, refoul\u00e9e, manipul\u00e9e Martin Scorsese revisite l\u2019impens\u00e9 de la fiction am\u00e9ricaine, les angles morts de son sc\u00e9nario. Il r\u00e9ussit notamment une synth\u00e8se de ce qui sera cette trag\u00e9die du non-dit en combinant dans son r\u00e9cit le g\u00e9nocide d\u2019une culture, les \u00e9meutes raciales (le film y fait allusion), la mont\u00e9e d\u2019un capitalisme sauvage, implacable et la cr\u00e9ation du FBI.<\/p>\n<p>Face \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9 de l\u2019instant, o\u00f9 les questions essentielles sont \u00e9lud\u00e9es, le cin\u00e9ma peut \u00e9clairer le pass\u00e9 pour mieux voir l\u2019avenir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mohammed Bakrim \/\/ \u00ab\u00a0I want to tell stories and there is no more time \u00bb \u00a0Martin Scorsese (Cannes, 2023) Attention chef d\u2019\u0153uvre\u00a0!&#8230;Oui, disons-le d\u2019embl\u00e9e, en se fiant compl\u00e8tement aux premi\u00e8res impressions que l\u2019on a ressenties d\u00e8s la mont\u00e9e du g\u00e9n\u00e9rique de fin, sur cette belle composition musicale d\u2019inspiration am\u00e9rindienne, du nouveau film de Martin Scorsese, &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":8,"featured_media":130030,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"googlesitekit_rrm_CAowteS_DA:productID":"","footnotes":"","iawp_total_views":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","enabled":false}}},"categories":[144],"tags":[18188,18186,8183],"jetpack_publicize_connections":[],"lang":"fr","translations":{"fr":130029},"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/agadirtoday.com\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/film-de-Martin-Scorsese.jpeg?fit=640%2C427&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/peJLke-xPf","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_likes_enabled":false,"jetpack-related-posts":[],"pll_sync_post":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/agadirtoday.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/130029"}],"collection":[{"href":"https:\/\/agadirtoday.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/agadirtoday.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/agadirtoday.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/8"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/agadirtoday.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=130029"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/agadirtoday.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/130029\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/agadirtoday.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/130030"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/agadirtoday.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=130029"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/agadirtoday.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=130029"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/agadirtoday.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=130029"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}