{"id":124525,"date":"2023-09-21T14:17:18","date_gmt":"2023-09-21T13:17:18","guid":{"rendered":"https:\/\/agadirtoday.info\/?p=124525"},"modified":"2023-09-21T15:23:42","modified_gmt":"2023-09-21T14:23:42","slug":"tafingoult-ouirgane-tajgalt-tigougaquand-le-maroc-reparle-amazigh","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=124525&lang=fr","title":{"rendered":"Tafingoult, Ouirgane, Tajgalt, Tigouga\u2026Quand le Maroc reparle Amazigh"},"content":{"rendered":"<ul>\n<li>MOHAMMED BAKRIM \/\/<\/li>\n<\/ul>\n<p>Plus d\u2019une semaine apr\u00e8s la nuit terrible, plusieurs jours apr\u00e8s le choc, c\u2019est le temps de l\u2019\u00e9motion extr\u00eame\u2026Je fus incapable de retrouver mon clavier. Le trop plein de sentiments engrang\u00e9s ressortait par les yeux\u00a0: de chaudes larmes face aux images de mon pays d\u00e9vast\u00e9 par un s\u00e9isme in\u00e9dit.<\/p>\n<p>Face au d\u00e9sastre comment sortir de l\u2019motion pour s\u2019inscrire dans la pens\u00e9e. Au milieu des d\u00e9combres comment surmonter tristesse et d\u00e9sespoir\u00a0?<\/p>\n<p>Exercice d\u00e9licat quand c\u2019est notre corps qui est touch\u00e9\u00a0; bless\u00e9. Oui, la carte du s\u00e9isme redessine la carte des souvenirs d\u2019enfance.<\/p>\n<p>Et je suis un enfant du Haut Atlas. La maison o\u00f9 je suis n\u00e9 au douar Ait Maala, commune de Tafingoult, a \u00e9t\u00e9 largement endommag\u00e9e.<\/p>\n<p>Une maison \u00e0 l\u2019ombre de cette immense montagne, Adrar Ndern, qui nous nourrissait, nous alimentait en feu de bois et en mat\u00e9riau de construction mais en m\u00eame temps nous fascinait par ses l\u00e9gendes et les r\u00e9cits de ses h\u00e9ros mythiques.<\/p>\n<p>Et soudain ce Haut Atlas qui porte bien son nom, l\u2019\u00e9pine dorsale du pays, a trembl\u00e9. Et a choisi de le faire dans une ampleur inou\u00efe comme pour d\u00e9gager une col\u00e8re longtemps tue. Refoul\u00e9e.<\/p>\n<p>Depuis quelques ann\u00e9es, j\u2019ai adopt\u00e9 un rituel qui est pour moi plaisir et ressourcement. Celui de reprendre un itin\u00e9raire charg\u00e9 de m\u00e9moire et d\u2019histoire.<\/p>\n<p>Effectuer le chemin emprunt\u00e9 jadis par mes anc\u00eatres mais dans le sens inverse : Casablanca \u2013 Taroudant \u00e0 travers le col de Tizi N\u2019test ; c\u2019est-\u00e0-dire franchir de nouveau le Haut Atlas.<\/p>\n<p>Eux, mes parents, \u00e9migr\u00e9s de l\u2019int\u00e9rieur mais aussi tous mes anc\u00eatres amazighs ont fait ce chemin dans le sens Sud-nord pour r\u00e9pondre aux diff\u00e9rents appels o\u00f9 se conjuguent le sacr\u00e9 et la profane.<\/p>\n<p>Mais ils n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 gu\u00e9ris de cette blessure originelle constitutive de la m\u00e9moire collective des berb\u00e8res de Souss ; ce peuple d\u2019\u00e9ternels exil\u00e9s.<\/p>\n<p>Les noms de ces lieux ravag\u00e9s par le s\u00e9isme et que les m\u00e9dias \u00ab \u00e9trangers \u00bb au sens linguistique (ils ne parlent pas la langue de Tamazgha) tentent de prononcer, ravivent la m\u00e9moire et sont restitu\u00e9s come symboles \u00e0 travers par exemple les enseignes des petits commerces et autres magasins ou \u00e9choppes : Mahlabat tamazirt ; massbnat Taliouine ; \u00e9picerie Ijoukak\u2026<\/p>\n<p>C\u2019est pour dire que la zone du tremblement est bien plus vaste que celle d\u00e9limit\u00e9e par les cartes g\u00e9ologiques.<\/p>\n<p>Adrar N\u2019dern. Le Haut Atlas, cha\u00eene embl\u00e8me de tamazgha ; barri\u00e8re naturelle aux allures infranchissables n\u2019a jamais constitu\u00e9 une fronti\u00e8re entre le nord et le sud du pays.<\/p>\n<p>Ses chemins sinueux sont anim\u00e9s de souvenirs de passages qui ont ciment\u00e9 l\u2019unit\u00e9 politique et religieuse du pays. Chaque village, chaque vestige est t\u00e9moin de ce mouvement incessant qui \u00e9mane du sud pour nourrir le nord de son apport multiple, politique, mystique et culturel.<\/p>\n<p>Chaque fois que je refais ce trajet, je m\u2019arr\u00eate longuement \u00e0 la mosqu\u00e9e de Tinmel. Pour les amazighs c\u2019est \u00ab timzguida imlouln \u00bb, la mosqu\u00e9e blanche\u00a0; me pr\u00e9cise le propri\u00e9taire du caf\u00e9 o\u00f9 je prends un th\u00e9 et de l\u2019eau \u00e0 Talat N\u2019yaakoub.<\/p>\n<p>Tinmel, lieu mythique de m\u00e9moire qui remonte aux origines de la dynastie Almohade. Pour y acc\u00e9der je quitte la route et je rejoins le village de Tinmel. Le site est magnifique.<\/p>\n<p>De la verdure et quelques villages diss\u00e9min\u00e9s en flancs de montagne ; sur quelques sommets les vestiges de la kasbah fond\u00e9e au 19\u00e8me si\u00e8cle par le c\u00e9l\u00e8bre ca\u00efd Goundafi pour contr\u00f4ler la route de Marrakech.<\/p>\n<p>Sous un soleil d\u2019aplomb je contemple les lieux et je me demande pourquoi Mehdi Ben Toumert originaire d\u2019un village pas loin du mien) a choisi ce site quasi inaccessible pour y installer son \u00e9tat-major ?<\/p>\n<p>Plus je contemple cette nature d\u2019apparence hostile, sa physionomie accident\u00e9e, ses chemins en lacets comme dans un film de Abbas Kiarostami, j\u2019en arrive \u00e0 la conviction qu\u2019une pens\u00e9e aussi rigoureuse que celle des fondamentalistes que sont les Almohades, ne pouvait trouver meilleure m\u00e9taphore pour l\u2019exprimer que l\u2019espace qui l\u2019abrite.<\/p>\n<p>C\u2019est du sens auquel on ne peut acc\u00e9der non pas par un chemin mais par un long cheminement. La route ne cesse en effet de monter, de descendre, de tourner \u00e0 gauche, puis \u00e0 droite\u2026donnant l\u2019impression de revenir \u00e0 son point de d\u00e9part.<\/p>\n<p>Mais c\u2019\u00e9tait avant le 8 septembre. Aujourd\u2019hui tout cela est tomb\u00e9 en ruines.<\/p>\n<p>Tinmel qui a r\u00e9sist\u00e9 des si\u00e8cles durant a fini par tomber.<\/p>\n<p>La Kasbah Goundafi qui surplombe la vall\u00e9e est un amas de pierre et de poussi\u00e8re.<\/p>\n<p>De nombreux villages qui jalonnent la c\u00e9l\u00e8bre route nationale 203 (rebaptis\u00e9e la route nationale 7) sont ensevelis sous la pierraille\u00a0: Mouldikht, Imi Nougrzi, un hameau berb\u00e8re\/ village c\u00e9l\u00e8bre o\u00f9 jadis dans les ann\u00e9es 1960 nous prenions en famille le petit d\u00e9jeuner.<\/p>\n<p>Sur la route de Taroudannt. Il reste encore d\u2019atteindre le col de Tizi N\u2019test. Monter, monter\u2026Tourner \u00e0 gauche, puis brutalement \u00e0 droite comme pour revenir sur son chemin.<\/p>\n<p>Enfin le col qui culmine \u00e0 2100 m\u00e8tres. Un haut lieu charg\u00e9 de r\u00e9cits ; les r\u00e9cits de ceux qui ont affront\u00e9 l\u2019adversit\u00e9 et ont escalad\u00e9 ces montagnes ardues pour aller \u00ab lgharb \u00bb \u00e0 la recherche du pain quotidien.<\/p>\n<p>Des migrants de l\u2019int\u00e9rieur qui ont suivi le chemin de diff\u00e9rents mouvements sociopolitiques qui ont emprunt\u00e9 cette voie mythique sous la houlette de dirigeants hantant encore la m\u00e9moire collective.<\/p>\n<p>Ce col marque d\u2019ailleurs un passage vers le territoire de ma tribu d\u2019origine, les Ait Smeg.<\/p>\n<p>Tribu rebelle, illustration parfaite du fameux bled Siba et qui a toujours aliment\u00e9 les troupes des Ca\u00efds et des dissidents qui voulaient en d\u00e9coudre avec le pouvoir central. C\u2019est l\u2019un des derniers bastions qui ont \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la France.<\/p>\n<p>Les Ait Smeg occupent une position centrale dans le flanc sud du Haut Atlas, et le nord de la plaine du Souss, dans ce que l\u2019on appelle ici Ras Eloued, en amont du fleuve. Le centre administratif a \u00e9t\u00e9 et reste Tafingoult qui a connu son heure de gloire jadis.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s beau site que les ann\u00e9es de s\u00e9cheresse terrible et les d\u00e9coupages administratifs successifs ont r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant son prestige chant\u00e9 jadis par les plus grands Rouaiss.<\/p>\n<p>Lieu strat\u00e9gique, contr\u00f4lant l\u2019entr\u00e9e sud du Haut Atlas. Tafingoult, aujourd\u2019hui, par un triste destin ressort de l\u2019anonymat pour entrer dans l\u2019histoire de la trag\u00e9die.<\/p>\n<p>Pas loin de l\u2019\u00e9picentre du s\u00e9isme, la commune de Tafingoult a \u00e9t\u00e9 lourdement touch\u00e9e ; elle a \u00e9t\u00e9 choisie par l\u2019Arm\u00e9e royale et les Etats majors g\u00e9rants les secours comme poste avanc\u00e9e pour porter l\u2019aide aux douars sinistr\u00e9s<\/p>\n<p>Avec ce tremblement de terre, le Haut Atlas nous rappelle \u00e0 l\u2019ordre, en quelque sorte.<\/p>\n<p>Tout un jeu de toponomie symbolise cette revanche sous un registre tragique\u00a0; des journalises apprennent \u00e0 prononcer des noms de lieux longtemps victime d\u2019une omerta sociale et m\u00e9diatique\u00a0: avez-vous d\u00e9j\u00e0 entendu parler de Tajgalt\u00a0?<\/p>\n<p>Village aujourd\u2019hui effac\u00e9 carr\u00e9ment de la carte.<\/p>\n<p>Toute violence entraine dans son sillage une autre violence. \u00c0 la violence des faits, succ\u00e8de la violence des repr\u00e9sentations.<\/p>\n<p>\u00c0 la violence du s\u00e9isme r\u00e9pond la violence des images. Attention, alors. \u00a0Il ne faut pas enfermer le fait lui-m\u00eame dans une logique du suivi quotidien des statistiques macabres (nombre de d\u00e9c\u00e8s, de bless\u00e9s\u2026) ou dans le zapping pervers qui fait d\u00e9filer les images de frayeur et de trag\u00e9die dans un flux ininterrompu vide de sens.<\/p>\n<p>Chaque chiffre est un drame.<\/p>\n<p>Chaque image renvoie \u00e0 une histoire tragique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>MOHAMMED BAKRIM \/\/ Plus d\u2019une semaine apr\u00e8s la nuit terrible, plusieurs jours apr\u00e8s le choc, c\u2019est le temps de l\u2019\u00e9motion extr\u00eame\u2026Je fus incapable de retrouver mon clavier. Le trop plein de sentiments engrang\u00e9s ressortait par les yeux\u00a0: de chaudes larmes face aux images de mon pays d\u00e9vast\u00e9 par un s\u00e9isme in\u00e9dit. 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