{"id":121100,"date":"2023-08-19T16:19:54","date_gmt":"2023-08-19T15:19:54","guid":{"rendered":"https:\/\/agadirtoday.info\/?p=121100"},"modified":"2023-10-11T16:45:09","modified_gmt":"2023-10-11T15:45:09","slug":"le-documentaire-etat-des-lieux-fragilite-economique-resilience-esthetique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=121100&lang=fr","title":{"rendered":"Le documentaire, \u00e9tat des lieux: Fragilit\u00e9 \u00e9conomique, r\u00e9silience esth\u00e9tique"},"content":{"rendered":"<ul>\n<li><u>Mohammed Bakrim\/\/<\/u><\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00ab Increvable documentaire ! \u00bb \u2026c\u2019est le titre qu\u2019avait choisi la c\u00e9l\u00e8bre revue parisienne, Positif, pour le dossier qu\u2019elle avait consacr\u00e9 au documentaire (num\u00e9ro 660, f\u00e9vrier 2016). On y lit en exergue \u00ab\u00a0\u2026Or aujourd\u2019hui, le documentaire ind\u00e9pendant et cr\u00e9atif conna\u00eet de graves bouleversements, affronte de vraies menaces.<\/p>\n<p>Comment les modes de financement et de diffusion de ce cin\u00e9ma sensible et turbulent, fragile mais coriace, influencent-ils son esth\u00e9tique et th\u00e9matiques\u00a0\u00bb. L\u2019horizon de pens\u00e9e est ainsi indiqu\u00e9\u00a0; il \u00e9volue \u00e0 deux niveaux\u00a0: le premier, les financements et la diffusion\u00a0; le second l\u2019\u00e9criture et la th\u00e9matique.<\/p>\n<p>Les financements avec la multiplication des guichets et le r\u00f4le de plus en plus pr\u00e9pond\u00e9rants des plateformes\u00a0; la diffusion avec l\u2019impact de la r\u00e9volution technologique, la num\u00e9risation de toute la cha\u00eene de fabrication et de r\u00e9ception.<\/p>\n<p>Une donne strat\u00e9gique qui am\u00e8ne des interrogations de fond sur la d\u00e9marche esth\u00e9tique, les choix th\u00e9matiques. Avec le triomphe du num\u00e9rique, l\u2019engouement pour les smartphones chez nous, un storytelling g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 tendrait \u00e0 fictionner toutes nos existences\u00a0: on est tous devenus des personnages\u00a0de divers r\u00e9cits !<\/p>\n<p>La fiction s\u2019\u00e9puise. Est-ce pourquoi le cin\u00e9ma serait en train de (re) prendre un grand tournant documentaire\u00a0? Depuis quelques ann\u00e9es, c\u2019est une tendance qui se dessine ici et ailleurs. L\u2019expression de rencontrer \u00a0des personnages r\u00e9els dans des contextes r\u00e9els.<\/p>\n<p>Le documentaire, en termes d\u2019industrie, est minoritaire, mais il n\u2019est pas confidentiel en termes de cr\u00e9ativit\u00e9, d\u2019impact cin\u00e9philique, culturel voire politique.<\/p>\n<p>Le documentaire r\u00e9siste. Les apparences donnent d\u2019ailleurs l\u2019image d\u2019un \u00e9tat des lieux prosp\u00e8re&#8230;sous d\u2019autres cieux\u00a0! Les chiffres sont \u00e9loquents\u00a0; le documentaire est omnipr\u00e9sent.\u00a0 Je cite un extrait d\u2019un rapport \u00e9tabli par de professionnels de documentaire fran\u00e7ais qui donne un aper\u00e7u sur l\u2019\u00e9tat des lieux en France notamment entre 2000 et 2011\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Le documentaire fran\u00e7ais remporte de larges succ\u00e8s d\u2019audience, s\u2019exporte \u00e0 l\u2019international, conquiert le public des festivals et des salles de cin\u00e9ma.<\/p>\n<p><strong>Pourtant<\/strong>, sous une apparente bonne sant\u00e9, son \u00e9conomie garde sa fragilit\u00e9 et sa cr\u00e9ation demeure marginalis\u00e9e, voire menac\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce \u00ab\u00a0pourtant\u00a0\u00bb, que j\u2019ai soulign\u00e9 dans la citation, dit les paradoxes du devenir documentaire. Les Chiffres sont \u00e9loquents et l\u2019engouement est quasi universel.<\/p>\n<p>La France encore\u00a0: entre 2005 et 2014, 750 documentaires sont sortis sur les \u00e9crans parisiens, dont 490 films fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>En 2014, l\u2019offre documentaire en salle va enregistrer un record historique avec 100 films b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019une sortie commerciale. Confirmation en 2016 avec 118 longs m\u00e9trages documentaires diffus\u00e9s en salles de cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>La t\u00e9l\u00e9vision n\u2019est pas du reste avec, en 2016, 28\u00a0628 heures de documentaires ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9es sur les cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision gratuite. En outre, 2\u00a0253 heures de documentaires ont \u00e9t\u00e9 produites.<\/p>\n<p>C\u00f4t\u00e9 profil du public qui assure au documentaire cette performance, une \u00e9tude du CNCI fran\u00e7ais est tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9latrice\u00a0: c\u2019est un public majoritairement masculin, s\u00e9nior et inactif.<\/p>\n<p>Un chiffre int\u00e9ressant \u00e9galement en termes de tendances port\u00e9es par cette popularit\u00e9\u00a0; sur la cha\u00eene Arte, la meilleure audience (1,6 million) a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par le film <em>Cholest\u00e9rol, le grand bluff.<\/em> \u00ab\u00a0Voyage, Histoire, Sant\u00e9 mais rien qui correspond \u00e0 ce qu\u2019on attend du documentaire de cr\u00e9ation\u00a0\u00bb commente Jean-Luc Lioult dans son livre, A l\u2019enseigne du r\u00e9el.<\/p>\n<p>En Asie, les Chinois ont cr\u00e9\u00e9 une cha\u00eene d\u00e9di\u00e9e au documentaire, CCTV 9 (cha\u00eene du r\u00e9seau national de t\u00e9l\u00e9vision chinois, la China Central Television), lanc\u00e9e le 1er janvier 2011, qui diffuse sur toute la Chine (un milliard de spectateurs potentiels) et ach\u00e8te des documentaires sur le march\u00e9 international.<\/p>\n<p>Il existe plus de quatre cents cha\u00eenes qui diffusent des documentaires en Chine. Il y a donc un besoin de programmes. Des producteurs de documentaires chinois \u00e9mergent, des entreprises de production se cr\u00e9ent, des cha\u00eenes se mettent en concurrence, cela suscite de l\u2019\u00e9mulation.<\/p>\n<p>Dans notre r\u00e9gion (Afrique du nord, Moyen Orient), on ne peut parler du documentaire sans passer par la case Al Jazira documentary (lanc\u00e9e par le groupe Al Jazira en 2007). Une initiative qui m\u00e9rite une analyse \u00e0 part. Si la cha\u00eene qatarie a permis en effet de populariser un genre condamn\u00e9 \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie, des questions de choix, de devenir esth\u00e9tique et politique s\u2019imposent.<\/p>\n<p>En attendant d\u2019y revenir, rappelons que les \u00ab\u00a0printemps arabes\u00a0\u00bb qui ont favoris\u00e9 les vocations documentaires, beaucoup d&rsquo;images ont \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9es. La c\u00e9l\u00e8bre place Tahrir du Caire en est une v\u00e9ritable ic\u00f4ne. Des documentaristes tentent de cr\u00e9er des associations, de structurer la profession.<\/p>\n<p>Au Liban, en Syrie, en Egypte, au Maroc\u2026des festivals d\u00e9di\u00e9s au documentaire ont vu le jour, on a assist\u00e9 \u00e0 un vrai bouillonnement y compris dans les pays du Golfe. Un documentaire irakien a fait sensation et peut passer pour l\u2019embl\u00e8me de ce regain d\u2019int\u00e9r\u00eat, <em>Homeland, Irak ann\u00e9e z\u00e9ro<\/em> de Abbas Fadel (2015), film family-movie de plus de 5 heures sur les ravages de l\u2019invasion am\u00e9ricaine \u00e0 une \u00e9chelle humaine, celle des enfants notamment.<\/p>\n<p>Au Maghreb, la premi\u00e8re d\u00e9cennie des ann\u00e9es 2000 a vu l\u2019\u00e9mergence d\u2019une v\u00e9ritable dynamique documentaire. Un premier constat s\u2019impose par rapport \u00e0 la production au Moyen orient.<\/p>\n<p>Si dans les pays du Machreq on peut parler d\u2019un versant audiovisuel\/t\u00e9l\u00e9visuel du documentaire, au Maghreb il s\u2019agit davantage d\u2019un versant cin\u00e9matographique.<\/p>\n<p>Une certaine tradition cin\u00e9philique historique explique pour beaucoup cette diff\u00e9rence\u00a0illustr\u00e9e notamment par le r\u00f4le des Journ\u00e9es cin\u00e9matographiques de Carthage, n\u00e9es avant le tout audiovisuel et la prise de pouvoir (\u00e9conomique) par la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n<p>Une distinction majeure, de degr\u00e9 et de nature, entre les deux productions.<\/p>\n<p>Au Maroc, pays de grande tradition documentaire durant les ann\u00e9es 1960, la fiction a pris les devants du paysage cin\u00e9matographique avec une moyenne de 25 longs m\u00e9trages par an.<\/p>\n<p>Choix confort\u00e9 par le succ\u00e8s public qui a plac\u00e9 le film marocain en t\u00eate de box-office\u00a0: le m\u00e9lodrame social dans les ann\u00e9es 1990\u00a0; la com\u00e9die populaire dans les ann\u00e9es 2000\u2026 Mais tr\u00e8s vite, le pays a \u00e9t\u00e9 atteint par la vague documentaire qui d\u00e9ferle sur le monde.<\/p>\n<p>Cela s\u2019est traduit par un r\u00e9el engouement\u00a0; il est d\u2019abord perceptible dans le nombre de rencontres qui sont d\u00e9di\u00e9es au documentaire avec comme rendez-vous phare le festival d\u2019Agadir (FIDADOC) cr\u00e9e en 2008 par Feue Nezha Drissi.<\/p>\n<p>Ce retour du documentaire marocain est marqu\u00e9 par l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration\u00a0: Tarik Idrissi (Rif 58\/59\u00a0; 2014), Jawad Ghalib (Le chant des tortues\u00a0; 2013), Kamal Hachkar (Tinghir-J\u00e9rusalem, les \u00e9chos du mellah, 2014) Mohamed Nabil (Le silence des cellules\u00a0; 2017) Hend Bensari (We could be heroes\u00a0; 2018), Nadir Bouhmouch (Amussu\u00a0; 2019), Rachid Kasmi (Echos du Sahara, 2019), Mohamed El Aboudi (L\u2019\u00e9cole de l\u2019espoir, 2020)\u2026<\/p>\n<p>Des documentaristes prometteurs issus de la culture hassanie\u00a0: Jawad Babili, Malika Mae EL Ainine Salem Ballal. La figure montante \u00e9tant aujourd\u2019hui Asmae Elmoudir dont le nouveau documentaire, La m\u00e8re de tous les mensonges, a \u00e9t\u00e9 prim\u00e9 \u00e0 Cannes (2023).<\/p>\n<p>Ali Essafi avec son travail sur la m\u00e9moire culturelle et politique, notamment, <em>En qu\u00eate de la septi\u00e8me porte<\/em> (2018) et <em>Avant le d\u00e9clin du jour<\/em> (2019) fait figure de relais entre cette g\u00e9n\u00e9ration, celle des ann\u00e9es 2000 et celle des pionniers du documentaire de l\u2019\u00e2ge d\u2019or, ceux ces ann\u00e9es 1960. Cette embellie est favoris\u00e9e entre autres par un environnement institutionnel avec l\u2019ouverture du syst\u00e8me de l\u2019avance sur recettes au soutien du documentaire sans la r\u00e8gle du quota qui limitait les choix de la commission d\u2019aide \u00e0 deux projets documentaires par an.<\/p>\n<p>En outre, un fonds sp\u00e9cial d\u00e9di\u00e9 au documentaire sur la culture sahraouie, hassanie a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9 en 2012, il permet annuellement la production d\u2019une douzaine de films dans un format qui int\u00e8gre aussi bien le cin\u00e9ma que la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n<p>Le festival national du film a lanc\u00e9 en 2020, une comp\u00e9tition sp\u00e9cifique au documentaire.<\/p>\n<p>La t\u00e9l\u00e9vision, de son c\u00f4t\u00e9, propose des ouvertures sur le documentaire. 2M, sous la houlette de R\u00e9da Benjelloun, consacre un cr\u00e9neau important, le dimanche en prime time avec Des histoires et des hommes, \u00e0 une programmation, nationale et internationale, riche et vari\u00e9e, reflet de son partenariat avec le festival d\u2019Agadir.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re cha\u00eene maintient son programme phare, la s\u00e9rie documentaire Amoudou qui en est \u00e0 une centaine d\u2019\u00e9pisodes qui emm\u00e8ne le t\u00e9l\u00e9spectateur dans des voyages (c\u2019est le sens de son titre en amazigh) \u00e0 la d\u00e9couverte des espaces et des gens, au Maroc comme \u00e0 l\u2019\u00e9tranger\u00a0; la cha\u00eene offre \u00e9galement des opportunit\u00e9s aux cin\u00e9astes de r\u00e9aliser des films sur des th\u00e9matiques pr\u00e9cises (Faouzi Bensa\u00efdi sur les salles de cin\u00e9ma\u00a0; Zakia Tahiri sur les com\u00e9diens\u2026).<\/p>\n<p>La formation au documentaire a \u00e9galement connu une \u00e9volution notoire avec un r\u00f4le de plus en plus pr\u00e9pond\u00e9rant de l\u2019Universit\u00e9 (T\u00e9touan, Agadir\u2026) rejoignant l\u2019Esav de Marrakech qui continue sur sa lanc\u00e9e de pionni\u00e8re en la mati\u00e8re, avec une dimension africaine de plus en plus confirm\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette embellie reste cependant al\u00e9atoire. Le documentaire, comme la fiction, p\u00e2tit de l\u2019absence d\u2019un march\u00e9 int\u00e9rieur\u00a0: parc cin\u00e9matographique r\u00e9duit, exploitants r\u00e9ticents, absence de r\u00e9seaux parall\u00e8les de distribution et de diffusion (salle art et essai par exemple).<\/p>\n<p>Ce qui rend le documentaire, davantage que la fiction, d\u00e9pendant de fen\u00eatres \u00e9trang\u00e8res. Avec tout ce que cela peut impliquer comme cons\u00e9quences sur l\u2019approche, l\u2019\u00e9criture et la perception.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mohammed Bakrim\/\/ \u00ab Increvable documentaire ! \u00bb \u2026c\u2019est le titre qu\u2019avait choisi la c\u00e9l\u00e8bre revue parisienne, Positif, pour le dossier qu\u2019elle avait consacr\u00e9 au documentaire (num\u00e9ro 660, f\u00e9vrier 2016). 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