{"id":117463,"date":"2023-07-17T17:49:59","date_gmt":"2023-07-17T16:49:59","guid":{"rendered":"https:\/\/agadirtoday.info\/?p=117463"},"modified":"2023-10-11T16:45:09","modified_gmt":"2023-10-11T15:45:09","slug":"lecon-de-cinema-2-moumen-smihi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=117463&lang=fr","title":{"rendered":"Le\u00e7on de cin\u00e9ma (2) : Moumen Smihi"},"content":{"rendered":"<ul>\n<li>Par : MOHAMMED BAKRIM \/\/<\/li>\n<\/ul>\n<p><strong><em>\u00ab\u00a0L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et l\u2019image de l\u2019autre\u00a0\u00bb dans ton cin\u00e9ma\u00a0: d\u00e8s l\u2019ouverture de Chergui, l\u2019espace di\u00e9g\u00e9tique (la ville) est pr\u00e9sent\u00e9 dans une dimension multiculturelle\u00a0; une bande son plurilingue, vari\u00e9t\u00e9 du r\u00e9f\u00e9rent musical et une bande image port\u00e9e par une diversit\u00e9 architecturale, dichotomique (ville europ\u00e9enne vs m\u00e9dina)\u00a0; une dichotomie qui se d\u00e9cline \u00e0 travers les lieux visit\u00e9s par Aicha.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La multiculture est le Maroc, le Maroc est historiquement, g\u00e9ographiquement, culturellement pluriel, on le sait, on l&rsquo;a beaucoup analys\u00e9 dans ce sens. Tanger magnifie ce pluriel, plus que tout autre espace marocain ou m\u00eame nord-africain peut-\u00eatre.<\/p>\n<p>Depuis le Tanger gr\u00e9co-romain (nous avons quelques c\u00e9l\u00e8bres personnages de la mythologie hell\u00e8ne \u00e0 Tanger, Ant\u00e9e, Hercule, Ulysse, Calypso, les jardins des Hesp\u00e9ris et la Toison d&rsquo;or&#8230;), Tanger capitale diplomatique pendant des si\u00e8cles, immortalis\u00e9 par Delacroix, puis ce Tanger Zone Internationale de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du 20\u00b0 si\u00e8cle, qui a vu d\u00e9ferler les vagues successives de la pens\u00e9e et de la culture mondiales: Mark Twain, Matisse, Edith Warton, Aaron Coplan, Paul Morand, Bowles, Genet, Chakib Arsalane, Taha Hussein, la \u00ab\u00a0Beat Generation\u00a0\u00bb&#8230;<\/p>\n<p>Mon enfance s&rsquo;est d\u00e9roul\u00e9e exactement au milieu du si\u00e8cle dernier; cette diversit\u00e9, cette multiplicit\u00e9 des langues, des cr\u00e9dos, des imaginaires et des esth\u00e9tiques \u00e9taient partout, dans mon quartier Ben Idder et sa c\u00e9l\u00e8bre grande place publique, le Petit Socco: les caf\u00e9s et les cin\u00e9mas \u00e9taient bond\u00e9s de Marocains, d&rsquo;Espagnols, de Hippies am\u00e9ricains&#8230; Diversit\u00e9 et multiplicit\u00e9 \u00e9taient dans ma famille m\u00eame (tang\u00e9roise, fassie, jeblie, rifaine, avec des parents tunisiens, alg\u00e9riens, ou en mission au Caire, \u00e0 Istamboul, en Europe&#8230;).<\/p>\n<p>Elles impr\u00e9gnaient ma formation (le cours religieux familial, l&rsquo;\u00e9cole primaire et le lyc\u00e9e franco-marocains avec des profs fran\u00e7ais, \u00e9gyptiens, am\u00e9ricains&#8230;). J&rsquo;en ai \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 \u00e0 jamais. Elles hantent mes films, oui je crois, de \u00ab\u00a0Chergui\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0Tanjaoui\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>J&rsquo;en ai fait ma revendication identitaire aujourd&rsquo;hui. Ma conviction s&rsquo;y est forg\u00e9e que la Modernit\u00e9 est exog\u00e8ne, elle est la libert\u00e9 plurielle, multiple, des langues, des pens\u00e9es, des corps, des d\u00e9sirs et des espoirs. Dans \u00ab\u00a0Caftan d&rsquo;amour\u00a0\u00bb, j&rsquo;ai mis dans la bouche du personnage de Rachida cette tr\u00e8s belle citation sur l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9:<\/p>\n<p><em>\u201cVainement ton image arrive \u00e0 ma rencontre<\/em><\/p>\n<p><em>Et ne m\u2019entre o\u00f9 je suis qui seulement la montre<\/em><\/p>\n<p><em>Toi te tournant vers moi tu ne saurais trouver<\/em><\/p>\n<p><em>Au mur de mon regard que ton ombre r\u00eav\u00e9e<\/em><\/p>\n<p><em>Je suis ce malheureux comparable aux miroirs<\/em><\/p>\n<p><em>Qui peuvent r\u00e9fl\u00e9chir mais ne peuvent pas voir<\/em><\/p>\n<p><em>Comme eux mon oeil est vide et comme eux habit\u00e9<\/em><\/p>\n<p><em>De l\u2019absence de toi qui fait sa c\u00e9cit\u00e9<\/em><\/p>\n<p><em>Ainsi dit une fois An-Nadjdi\u2026.\u201d<\/em><\/p>\n<p>J&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s excit\u00e9, tr\u00e8s heureux de l&rsquo;utiliser, tu peux en juger toi-m\u00eame: Jacques Lacan, le freudien parisien, l&rsquo;a reprise d&rsquo;Aragon, le po\u00e8te communiste, surr\u00e9aliste, Aragon qui distribua des tracts \u00e0 Paris en 1921 appelant \u00e0 soutenir le \u201cSoviet d\u2019Abdelkrim dans le Rif\u201d!<\/p>\n<p>Cet Aragon a \u00e9crit\u00a0\u00bbLe Fou d&rsquo;Elsa\u00a0\u00bb (Elsa la Russe, li\u00e9e \u00e0 Ma\u00efakovski), un livre qui est un immense po\u00e8me \u00e9pique sur l&rsquo;Andalousie arabe, o\u00f9 Musulmans, Juifs et Chr\u00e9tiens s&rsquo;aiment et se ha\u00efssent, et o\u00f9 Aragon se met en sc\u00e8ne en Qais madjnoun de Le\u00efla, dans l&rsquo;Arabie ant\u00e9islamique etc&#8230; etc, et ainsi de suite. L&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 est une ouverture, un encha\u00eenement \u00e0 perte de vue.<\/p>\n<p>Je cherche dans mes films cette \u00e9criture bas\u00e9e sur une construction multispaciale et polyphonique gr\u00e2ce au montage (l\u2019\u00e9cole russe de Dziga Vertov et S.M Eisenstein m\u2019a marqu\u00e9 pour toujours): faire appara\u00eetre, s\u2019entrechoquer, s\u2019interpeller des espaces diff\u00e9rents (en architectures, en lieux, voire en villes diff\u00e9rentes comme dans \u201cLes R\u00e9cits de la Nuit\u201d ou \u201cChroniques marocaines\u201d). Dziga Vertov a fait \u00e7a merveilleusement dans \u201cL\u2019Homme \u00e0 la Cam\u00e9ra\u201d, en 1929.<\/p>\n<p>C\u2019est passionnant de continuer ces interpolations de signes au niveau de la bande sonore, en elle-m\u00eame d\u2019abord, de construire et de structurer des \u201cobjets musicaux\u201d (non seulement de la musique, mais des bruits, ou des silences, des sons).<\/p>\n<p>Depuis mon tout premier film il est imp\u00e9ratif pour moi, pour ces raisons, de tourner en son synchrone, que je garde dans le montage; j\u2019ai toujours refus\u00e9 et fui la post-synchronisation, le doublage des com\u00e9diens, le bruitage en studio.<\/p>\n<p>Ce sont ces construction, me semble-t-il, ces actes d\u2019\u00e9criture cin\u00e9matographique qui permettent de composer ce monde polymorphique, polyphonique.<\/p>\n<p><strong><em>\u00a0On peut relever deux phases dans ton approche de l\u2019autre\u00a0: une phase d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 tendue (violente)\u00a0: Chergui , 44 ou les r\u00e9cits de la nuit\u2026 et une phase d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 apais\u00e9e, construite autour de la trilogie de l\u2019autofiction o\u00f9 la figure de l\u2019autre est per\u00e7ue dans sa pluralit\u00e9 y compris comme objet de d\u00e9sir.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Ta question me fait r\u00e9fl\u00e9chir. Oui&#8230; peut-\u00eatre.<\/p>\n<p>Tensions et souffrances de la jeunesse, de l&rsquo;\u00e2ge adulte, et aussi du moment historique (colonisation, ind\u00e9pendance, soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9pressive) ; contemplation, sinon une certaine sagesse, de la maturit\u00e9, de l&rsquo;autre versant de la vie&#8230; Peut-\u00eatre\u2026<\/p>\n<p>Je dirais cependant que la pens\u00e9e, les affects qui sont les moteurs de la production esth\u00e9tique, rendent compte d&rsquo;une rencontre, d&rsquo;un croisement, d&rsquo;une intertextualit\u00e9 entre un savoir, une exp\u00e9rience, un go\u00fbt, et un moment historique et social.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es soixante dix et quatre vingt \u00e9taient celles de la critique radicale, celles des id\u00e9es, des syst\u00e8mes, des institutions&#8230;<\/p>\n<p>Cependant l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 dans les premiers films est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, comme objet ambivalent, la fameuse hainamoration qu&rsquo;on d\u00e9couvre dans l&rsquo;interrogation psychanalytique, mais elle est affirm\u00e9e, elle demande \u00e0 \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e, et non pas \u00e0 trancher d&rsquo;un coup de sabre haineux, de ressentiment.<\/p>\n<p>Ce qui a valu \u00e0 mes films la m\u00e9fiance des \u00ab\u00a0durs et purs\u00a0\u00bb militants. \u00ab\u00a0Chergui\u00a0\u00bb n&rsquo;a pas du tout \u00e9t\u00e9 bien accueilli, pendant des ann\u00e9es. Ce n\u2019\u00e9tait \u201cpas assez engag\u00e9\u201d. On m&rsquo;a trait\u00e9 de Camus marocain.<\/p>\n<p>Quel honneur je me disais \u00e0 part moi(aujourd\u2019hui je pense que Camus a manqu\u00e9 d\u2019\u00eatre notre Nelson Mandela: par son ignorance de la langue de son pays natal: l\u2019arabe.<\/p>\n<p>Dans son tr\u00e8s \u00e9mouvant livre \u201cChroniques alg\u00e9riennes\u201d Camus accuse l\u2019Egypte de soulever le Monde arabe, et cela exactement au moment m\u00eame o\u00f9 des gens comme Taha Hussein affirmaient qu\u2019il n y avait pas de salut, de modernit\u00e9 pour la culture arabe hors des valeurs fran\u00e7aises de libert\u00e9, de cart\u00e9sianisme, de culte des sciences et des arts, et non de l\u2019obscurantisme\u2026l\u2019Histoire est troublante, n\u2019est-ce pas ?).<\/p>\n<p>Ensuite on n&rsquo;a pas tol\u00e9r\u00e9 que je pr\u00e9sente une histoire coloniale du Maroc d&rsquo;un point de vue personnel, \u201caffectionnel\u201d si je puis dire, propre \u00e0 mes affects, pas officielle, pas celle des pouvoirs (l&rsquo;Autorit\u00e9, les partis politiques, l&rsquo;universit\u00e9&#8230;).<\/p>\n<p>Mais les temps pr\u00e9sents imposent un approfondissement de l&rsquo;analyse de notre soci\u00e9t\u00e9 et de notre histoire : comment expliquer ce retour de la barbarie\u00a0? \u00c0 quel niveau des racines plonger pour le situer\u00a0?<\/p>\n<p>Je suis pass\u00e9, nous sommes pass\u00e9s, soci\u00e9t\u00e9 et histoire arabes semblent \u00eatre pass\u00e9s d\u2019une posture de la <em>hamasa<\/em> (l\u2019appel \u00e0 se revendiquer de la Modernit\u00e9) \u00e0 celle de <em>bouka\u2019 \u2018ala al atlal<\/em> (litt\u00e9ralement pleurer les ruines): m\u00e9lancolie et complainte, lamentation sur le pass\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne parle pas tant de v\u00e9cus psychologiques que des genres po\u00e9tiques arabes connus: l\u2019Exhortation et l\u2019El\u00e9gie. Peut-\u00eatre que mes premiers films sont dans \u201cl\u2019Exhortation\u201d, jusqu\u2019\u00e0 \u201cLa Dame du Caire\u201d, et apr\u00e8s ils sont plus \u00e9l\u00e9giaques, des tentatives de po\u00e9sie m\u00e9lancolique.<\/p>\n<p>A Berkeley, aux U.S.A, Youssef Blal, \u00e9tudiant doctorant, m\u2019a fait la remarque que \u201cTanjaoui\u201d id\u00e9alisait l\u2019Autre, id\u00e9alisait la francit\u00e9 qu\u2019il d\u00e9peignait (les profs fran\u00e7ais, la culture fran\u00e7aise, litt\u00e9rature, musique, cin\u00e9ma\u2026).<\/p>\n<p>J\u2019ai dit qu\u2019il fallait projeter le court-m\u00e9trage \u201cSi-Moh Pas-de-Chance\u201d apr\u00e8s (et non avant selon la tradition commerciale) le long-m\u00e9trage \u201cTanjaoui\u201d: le dur r\u00e9el de l\u2019immigration est-il une d\u00e9-id\u00e9alisation, une d\u00e9mystification?<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas en tout cas le r\u00e9el d\u2019un \u201cPortrait de l\u2019artiste en jeune homme\u201d pour reprendre le titre de James Joyce.<\/p>\n<p>Parce que l\u2019autofiction de \u201cLa Trilogie de Tanger\u201d (\u201cEl Ayel\u201d, \u201cAl Khoutta\u00eff\u201d, \u201cTanjaoui\u201d) n\u2019est pas un reportage autobiographique, c\u2019est plut\u00f4t un documentaire (au sens de la notion de \u201cdocumentarit\u00e9\u201d qui m\u2019int\u00e9resse beaucoup), un docu-menteur disait le critique Serge Daney (qui a point\u00e9 par ailleurs comment la rh\u00e9torique cin\u00e9matographique peut-\u00eatre id\u00e9ologis\u00e9e, un travelling a\u00e9rien sur un bidonville par exemple a quelque chose de fasciste, aurait-il pu dire).<\/p>\n<p>Enfin l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 est la d\u00e9couverte de ce qui en l&rsquo;autre est moi et donc que je dois d\u00e9fendre\u00a0: le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, les libert\u00e9s, les sciences et les arts, la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique, sont l&rsquo;aboutissement de l&rsquo;histoire occidentale bien s\u00fbr, mais l&rsquo;un des points de d\u00e9part de cette histoire est la culture arabe justement, l&rsquo;Antiquit\u00e9 arabe, on pourrait l&rsquo;appeler aussi la Premi\u00e8re Renaissance (9-11\u00b0 si\u00e8cles) qui est arabe, sa litt\u00e9rature, ses sciences, ses arts, sa musique.<\/p>\n<p>Alors dans l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 aussi il y a ce jeu infini des miroirs: qui est vraiment l&rsquo;autre, s&rsquo;il est d\u00e9j\u00e0 moi ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par : MOHAMMED BAKRIM \/\/ \u00ab\u00a0L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et l\u2019image de l\u2019autre\u00a0\u00bb dans ton cin\u00e9ma\u00a0: d\u00e8s l\u2019ouverture de Chergui, l\u2019espace di\u00e9g\u00e9tique (la ville) est pr\u00e9sent\u00e9 dans une dimension multiculturelle\u00a0; 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