{"id":106220,"date":"2023-04-08T17:40:53","date_gmt":"2023-04-08T17:40:53","guid":{"rendered":"https:\/\/agadirtoday.info\/?p=106220"},"modified":"2023-10-11T16:45:11","modified_gmt":"2023-10-11T15:45:11","slug":"theatre-et-cinema-jeux-sans-frontieres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/agadirtoday.com\/?p=106220&lang=fr","title":{"rendered":"Th\u00e9\u00e2tre et cin\u00e9ma..Jeux sans fronti\u00e8res"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u00abCe qui est beau chez Tchekhov, c\u2019est qu\u2019on ne sait jamais qui a tort et qui a raison\u00bb\u00a0 \u00a0<\/strong><strong>Faouzi Bensa\u00efdi<\/strong><\/p>\n<p>La question des rapports cin\u00e9ma-th\u00e9\u00e2tre ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 la seule dimension de l\u2019adaptation. Celle-ci n\u2019en constitue qu\u2019un aspect. Ce sont des rapports inscrits dans une historicit\u00e9 du fait m\u00eame que le cin\u00e9ma est venu apr\u00e8s le th\u00e9\u00e2tre mais avec des ambitions qui n\u2019ont pas manqu\u00e9 de bousculer la hi\u00e9rarchie des traditionnels des arts.<\/p>\n<p>D\u2019une mani\u00e8re synth\u00e9tique, on pourrait sch\u00e9matiser l\u2019\u00e9volution chronologique de ces rapports \u00e0 travers trois grandes phases. Il va sans dire que c\u2019est un d\u00e9coupage port\u00e9 par les grandes tendances et qu\u2019il ne s\u2019agit nullement de segments d\u00e9finitifs, les fronti\u00e8res \u00e9tant poreuses et les rapports th\u00e9\u00e2tre\/cin\u00e9ma marqu\u00e9s par une \u00e9lasticit\u00e9 esth\u00e9tique et dramatique. Nous distinguons une \u00e9volution en trois grands moments<\/p>\n<ul>\n<li>Un moment de \u00ab\u00a0filiation\u00a0\u00bb<\/li>\n<li>Un moment de rupture<\/li>\n<li>Un moment de coexistence et de libre \u00e9change<\/li>\n<\/ul>\n<p>Un moment de <strong>filiation<\/strong> au tout d\u00e9but de ces rapports o\u00f9 le cin\u00e9ma s\u2019est beaucoup \u00ab\u00a0appuy\u00e9\u00a0\u00bb sur le drame, les pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre notamment pour se forger une place au soleil. On sait qu\u2019au d\u00e9part le cin\u00e9ma a souffert d\u2019un d\u00e9ficit de l\u00e9gitimit\u00e9 artistique. Je rappelle que pour ces initiateurs y compris Louis Lumi\u00e8re \u00ab\u00a0ce n\u2019est qu\u2019une industrie qui n\u2019a pas d\u2019avenir\u00a0\u00bb. Le succ\u00e8s de la premi\u00e8re projection publique l\u2019a cantonn\u00e9 dans la case d\u2019un simple spectacle forain destin\u00e9 \u00e0 la pl\u00e8be. Il \u00e9tait rejet\u00e9 par les intellectuels de la fin du 19<sup>\u00e8me<\/sup> et du d\u00e9but du 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle\u00a0; \u00ab\u00a0un simple divertissement d\u2019ilotes\u00a0; un passe-temps pour les illettr\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9crira par exemple Georges Duhamel. Longtemps, il s\u2019est comport\u00e9 ainsi comme un enfant ill\u00e9gitime. Certains cr\u00e9ateurs inspir\u00e9s sont all\u00e9s puiser dans le patrimoine consacr\u00e9 par la culture l\u00e9gitime pour prouver que le cin\u00e9ma jouer dans la cour des grands\u00a0; on a alors commenc\u00e9 \u00e0 adapter des chefs-d\u2019\u0153uvre de th\u00e9\u00e2tre et de la litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Un mouvement qui s\u2019\u00e9tend dans toute l\u2019Europe (on adapte Victor Hugo\u00a0; le premier Shakespeare au cin\u00e9ma remonte \u00e0 1910).<\/p>\n<p>Le cin\u00e9ma retrouve alors des p\u00e8res g\u00e9n\u00e9reux, des parrains prestigieux \u00e0 l\u2019image du po\u00e8te Apollinaire qui convoque le cin\u00e9ma dans son projet de r\u00e9volution artistique et annonce au monde qu\u2019il doit \u00ab\u00a0se pr\u00e9parer \u00e0 la naissance d\u2019un art nouveau qui ne sera pas un art de plus mais la synth\u00e8se de tous les autres\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Une th\u00e8se pr\u00e9monitoire qui trouve son illustration pratique dans les travaux et recherches du th\u00e9oricien du cin\u00e9ma franco-italien Ricciotto Canudo.<\/p>\n<p>A partir de la taxonomie \u00e9tablie par Hegel sur les arts du temps et les arts de l\u2019espace, Canudo va fonder, vers le milieu ann\u00e9es 1920, l\u2019expression du septi\u00e8me art qui marquera d\u00e9finitivement le cin\u00e9ma. Pour Canudo, le cin\u00e9ma vient \u00ab\u00a0boucler\u00a0\u00bb la distinction entre les arts du temps (la po\u00e9sie, la musique, la danse-th\u00e9\u00e2tre) et les arts de l\u2019espace (l\u2019architecture, la sculpture et la peinture).<\/p>\n<p>D\u00e9sormais, le cin\u00e9matographe des ann\u00e9es fr\u00e8res Lumi\u00e8re, devient le cin\u00e9ma avec son prestige artistique. Il aspire d\u00e9sormais \u00e0 voler de ses propres ailes d\u2019autant plus qu\u2019en Am\u00e9rique, un cin\u00e9aste de g\u00e9nie, W. Griffith, va donner au cin\u00e9ma des moyens intrins\u00e8ques sp\u00e9cifique pour asseoir sa nouvelle identit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est le deuxi\u00e8me moment de notre sch\u00e9ma, celui de la grande <strong>rupture<\/strong>. Si les fr\u00e8res Lumi\u00e8re ont invent\u00e9 le cin\u00e9ma, Griffith a invent\u00e9 le langage cin\u00e9matographique. D\u2019abord, il va lib\u00e9rer la cam\u00e9ra de la posture th\u00e9\u00e2trale du point de vue de\u00a0 \u00ab\u00a0Monsieur de l\u2019orchestre\u00a0\u00bb\u00a0: la cam\u00e9ra en effet \u00e9tait jusqu\u2019ici immobile et adoptait un seul point de vue face \u00e0 la sc\u00e8ne\u00a0; on suivait ce qui se passait \u00e0 l\u2019\u00e9cran comme un spectateur de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>D\u00e9sormais depuis Griffith, la cam\u00e9ra s\u2019introduit dans d\u2019autres espaces et fait voyager le regard du spectateur. Cette mobilit\u00e9 va g\u00e9n\u00e9rer la deuxi\u00e8me grande r\u00e9volution griffithienne, celle du montage. D\u00e9sormais le film s\u2019\u00e9crit aussi dans la salle de montage.<\/p>\n<p>Le cin\u00e9aste est aussi un auteur. De grands noms viendront renforcer cette tendance d\u2019un cin\u00e9ma art total (Eisenstein, Vertov\u2026). La comp\u00e9tition avec le th\u00e9\u00e2tre est men\u00e9e \u00e0 partir d\u2019un nouveau rapport de forces au b\u00e9n\u00e9fice du cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>Le grand dramaturge Jean Anouilh dira m\u00eame que \u00ab\u00a0le cin\u00e9ma sauvera le th\u00e9\u00e2tre\u00a0!\u00a0\u00bb. Et ce sont maintenant des hommes de th\u00e9\u00e2tre qui viennent trouver dans le cin\u00e9ma de l\u2019inspiration ou un moyen de prolonger leur qu\u00eate artistique (Patrice Ch\u00e9reau).<\/p>\n<p>C\u2019est la troisi\u00e8me phase de notre d\u00e9coupage provisoire, celui <strong>de la coexistence et du libre-\u00e9change<\/strong> entre \u00ab\u00a0le p\u00e8re des arts et le septi\u00e8me art\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Des rapports apais\u00e9s, d\u2019enrichissement mutuel, de dialogue esth\u00e9tique. Une figure tut\u00e9laire marque cette nouvelle condition\u00a0: William Shakespeare. Il n\u2019appartient plus uniquement au th\u00e9\u00e2tre mais \u00e9galement au cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>Omnipr\u00e9sent sur les planches et \u00e0 l\u2019\u00e9cran. Le Roi Lear est l\u2019embl\u00e8me de cette nouvelle relation. Si sa premi\u00e8re adaptation remonte \u00e0 1910 par un cin\u00e9aste italien, entre 1934 et 2009 la pi\u00e8ce a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9e dans 14 versions. Y compris dans des formats in\u00e9dits (Le Roi lion, dessin anim\u00e9 de Disney\u00a0!) ou sous d\u2019autres cieux comme avec Ran, chef-d\u2019\u0153uvre de Akira Kurosawa (1985)\u00a0; un Shakespeare mythique transpos\u00e9 dans un Japon m\u00e9di\u00e9val avec des transformations in\u00e9dites (trois filles \u00e0 la place des trois gar\u00e7ons)\u2026<\/p>\n<p>Cependant, un grand cin\u00e9aste britannique va se faire une sp\u00e9cialit\u00e9 dans l\u2019adaptation de Shakespeare, Kenneth Branagh. Il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 r\u00e9\u00e9crire Shakespeare \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique hollywoodienne marqu\u00e9 par des cin\u00e9astes comme David Lean et Brian de Palma.<\/p>\n<p>Mais dans ce bref panorama, on ne peut occulter un cin\u00e9aste qui a fait du rapport th\u00e9\u00e2tre-cin\u00e9ma la mati\u00e8re premi\u00e8re de son travail.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit de John Cassavetes, la figure historique du cin\u00e9ma ind\u00e9pendant am\u00e9ricain. Un film illustre tr\u00e8s bien sa philosophie en la mati\u00e8re que je pourrai r\u00e9sumer dans l\u2019id\u00e9e que le cin\u00e9ma, le th\u00e9\u00e2tre n\u2019ont pas de fronti\u00e8res internes et non pas de fronti\u00e8res avec la vie.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit du film Opening night (1977). A premi\u00e8re vue, on pourrait dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un film sur la pr\u00e9paration d\u2019une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre \u00ab\u00a0la seconde \u00e9pouse\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mais la mis en sc\u00e8ne nous emporte dans une autre r\u00e9flexion d\u00e8s la s\u00e9quence d\u2019ouverture marqu\u00e9e par deux faits majeurs\u00a0: la d\u00e9construction de l\u2019intrigue de la pi\u00e8ce r\u00e9p\u00e9t\u00e9e qui va de pair avec celle du dispositif th\u00e9\u00e2tral. La cam\u00e9ra de Cassavetes abolit les fronti\u00e8res entre les coulisses, la sc\u00e8ne, la salle\u2026<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me fait majeur cl\u00f4t la s\u00e9quence d\u2019ouverture d\u2019une mani\u00e8re tragique avec l\u2019accident mortel d\u2019une jeune fan de l\u2019actrice principale (du film et de la pi\u00e8ce jou\u00e9e dans le film). Cette mort qui va hanter le personnage f\u00e9minin et amener une r\u00e9flexion sur le temps qui passe, l\u2019\u00e2ge et le vieillissement\u2026Un chef-d\u2019\u0153uvre\u00a0!<\/p>\n<p>Au Maroc, Faouzi Bensa\u00efdi est l\u2019un des cin\u00e9astes qui ne cessent dialoguer, \u00e0 travers ses films, avec le th\u00e9\u00e2tre. Son nouveau film pr\u00e9sent\u00e9 au FIFM 2022, Jours d\u2019\u00e9t\u00e9 rappelle cette filiation quasi biographique avec le th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Un film-balade, c\u2019est le concept deleuzien qui me vient \u00e0 l\u2019esprit pour qualifier le film. Revenu \u00e0 ses premi\u00e8res amours, le th\u00e9\u00e2tre via une pi\u00e8ce de Tch\u00e9khov, Bensa\u00efdi en profite pour proposer un hymne aux actrices et aux acteurs.<\/p>\n<p>Il les aime bien et le lui rende bien. Le film d\u00e9marre avec une certaine ambiance d\u2019all\u00e9gresse, d\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de balade. Il n\u2019y a pas de causalit\u00e9 ou de grands \u00e9v\u00e9nements. Plut\u00f4t une chor\u00e9graphie.<\/p>\n<p>Il y a du th\u00e9\u00e2tre, une formulation in\u00e9dite des dialogues, et beaucoup de cin\u00e9ma dans la mise en sc\u00e8ne. La premi\u00e8re demi-heure est faite de jeu, de clins d\u2019\u0153il, de mise en abyme avec une dynamique qui finit par nous enchanter.<\/p>\n<p>Si, pour Tch\u00e9khov, le th\u00e9\u00e2tre est l\u2019ach\u00e8vement de son art, son aboutissement, pour Faouzi, il demeure une source d\u2019inspiration pour la formation de l\u2019acteur, l\u2019animation de la sc\u00e8ne (th\u00e9\u00e2tre dans le th\u00e9\u00e2tre chez Tch\u00e9khov \/cin\u00e9ma dans le cin\u00e9ma chez Bensa\u00efdi) et une voie insolite pour l\u2019exploration de l\u2019\u00e2me humaine.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abCe qui est beau chez Tchekhov, c\u2019est qu\u2019on ne sait jamais qui a tort et qui a raison\u00bb\u00a0 \u00a0Faouzi Bensa\u00efdi La question des rapports cin\u00e9ma-th\u00e9\u00e2tre ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 la seule dimension de l\u2019adaptation. Celle-ci n\u2019en constitue qu\u2019un aspect. 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