
– Le football, une mythologie marocaine « Contre les lectures politiques et les récupérations politiciennes »..
• Mohammed Bakrim //
Depuis le début de cette aventure footballistique, j’accorde un soin particulier aux vidéos – souvent amateur- sur les manifestations qui font suite aux victoires de l’équipe marocaine. ces scènes de liesse populaire qui embrasent les rues – comme ce fut encore le cas face au Canada — ne sauraient se réduire à des manifestations d’hystérie collective ou à de simples parenthèses récréatives.
Pour en saisir la portée réelle, il convient d’échapper aux lectures politiciennes ou moralisatrices, qui s’étonnent paresseusement de ne pas voir une telle efficacité transposée dans les secteurs de l’éducation ou de la santé. Ces discours passent à côté de la spécificité de la culture populaire.
Ce qui se joue dans l’espace public relève d’un laboratoire anthropologique à ciel ouvert : la création d’une véritable mythologie marocaine contemporaine, capable de redéfinir les contours mêmes de l’identité nationale.
Cette saga sportive fonctionne précisément comme une « Mythologie » au sens de Roland Barthes. Pour le public, l’équipe nationale devient un système de communication pur, qui vide l’événement de ses contingences politiques pour le transformer en une évidence naturelle.
Ce que la foule célèbre, ce n’est pas un programme gouvernemental ou une réussite économique, mais un miroir esthétique et émotionnel où le Marocain se donne à voir sa propre excellence.
Ce mythe barthesien corrige / rectifie le sentiment d’infériorité en normalisant la capacité d’un pays du Sud à s’installer au sommet du monde, s’imposant comme une forme de dignité pure qui se suffit à elle-même.
C’est ici que se déploie la dimension la plus novatrice de cette dynamique : l’émergence d’une identité « molle » – merci le professeur Hassan Rachik- , c’est-à-dire « élastique », inclusive et résolument dynamique.
Nous assistons à une rupture avec les conceptions essentialistes ou « dures » de l’identité, de la nationalité – qui exigent des critères de pureté ou de résidence fix-, cette identité se définit par l’adhésion, le métissage et le projet commun.
Qu’ils soient nés à Rotterdam, qu’ils aient grandi à Paris ou qu’ils évoluent à Madrid, les joueurs incarnent une marocanité en mouvement, un flux transculturel où la diversité des trajectoires individuelles vient enrichir un imaginaire collectif partagé.
Dès lors, le concept même de Nation subit une mutation anthropologique majeure, glissant du « Maroc-Carte » au « Maroc-Territoire ». La carte, administrative et géopolitique, est figée dans ses frontières physiques. Le territoire, lui, est humain, affectif et rituel ; il englobe les Marocains du Monde dans un archipel mondial.
Lorsque le coup de sifflet final retentit, le territoire marocain s’étend instantanément et se déterritorialise pour investir la place Al Amal d’Agadir, ou la place de la République à Paris ; les boulevards de Hay Riad de Rabat ou les Boulevards de Bruxelles ; les cafés de derb Soltan à Casa ou à Montréal. L’équipe nationale agit comme le cordon ombilical de cette nation-réseau, reliant les fragments d’une communauté par une vibration commune.
Cette approche permet de comprendre la profonde maturité du public.
Contrairement aux théories classiques sur l’aliénation des foules, le public marocain n’est ni dupe, ni anesthésié (les tribunes de nos stades sont devenues des lieux de contestation « fi bladi dalmouni » ou de solidarité avec la Palestine).
Le public est pleinement conscient de la nature éphémère de cette trêve. Il sait que le football ne résoudra pas les embouteillages du lundi matin…Il ne revient pas d’une manipulation politique ; il revient d’un pèlerinage dans ce territoire mythique et inclusif qu’il a contribué à créer.
Suivez nos dernières actualités sur Google News



