
« La mer au loin » de Said Hamich .. Nour : Une Odyssée de la Lumière
- Par Mohammed Bakrim //
Entre le déracinement et la quête de soi, le dernier film de Saïd Hamich, La Mer au loin, s’impose comme une œuvre d’une rare densité symbolique. À travers le parcours de Nour, jeune migrant traversant la décennie 1990, le critique Mohammed Bakrim nous propose une lecture lumineuse et mythologique du récit. Du dépouillement de l’exil à la « catharsis » vestimentaire, on découvre comment un simple pull clair, dans la scène finale, devient l’étendard d’une dignité retrouvée et le point final d’une odyssée moderne.
- La grammaire du regard : de l’ouverture à la clôture
Il existe un exercice liminaire, à visée pédagogique, que je pratique avec mes étudiants pour aborder un film en tant que récit cinématographique. Il consiste à opérer un parallèle dramatique (le scénario) et esthétique (la mise en scène) entre la séquence d’ouverture et la séquence de clôture. De cette confrontation, on peut dégager les éléments d’une analyse qui permettrait de saisir, par exemple, l’évolution du personnage et les dispositifs filmiques qui matérialisent cette métamorphose — ou son absence.
Le dernier opus de Saïd Hamich, La Mer au loin, nous en offre une illustration éloquente. À l’ouverture, nous découvrons, en effet, Nour, figure solitaire sur un navire — un « harrag » franchissant le détroit méditerranéen. La scène finale, introduite par le geste gracieux d’une porte qui s’ouvre, le dépeint pénétrant dans l’intimité d’une fête, s’agrégeant naturellement à une assemblée de visages désormais familiers.
Peut-on parler de progression ? Un détail, aussi sobre que sémantiquement dense, vient corroborer cette thèse. C’est un indice visuel lié au vestimentaire de Nour quand on le voit, fait rarissime dans le récit, porter un vêtement — un tricot — aux nuances claires, presque immaculées.
- Nour, une figure ulysséenne
Ce basculement m’a conduit, dès mon second visionnage, à établir une corrélation entre Nour non seulement comme personnage principal mais comme figure mythologique. La Mer au loin déploie un matériau audiovisuel et dramatique d’une telle épaisseur qu’il érige Nour en incarnation contemporaine du héros ulysséen. Il est celui qui se débat entre les forces de l’intégration constructive et les abîmes de la déliquescence.
La pertinence de cette analogie s’ancre dès le générique : la quête d’une patrie. À l’instar d’Ulysse errant dix ans durant vers Ithaque, Nour inaugure son périple par l’épreuve de la mer. Mais dans ce mythe moderne, Ithaque n’est plus la terre originelle ; elle est l’horizon d’une appartenance à conquérir. Chez Hamich, la mer n’est pas qu’une géographie, c’est un isthme scindant l’ancienne identité de la nouvelle.
- La dialectique de l’exil : Éros et Thanatos
Pour développer cet ancrage dans la mythologie, je propose une hypothèse de lecture s’inspirant du paradigme Éros (pulsion de vie) versus Thanatos (pulsion de mort) comme structure du récit.
On ne peut alors ne pas relever que Éros se cristallise dans la musique Raï, employée ici comme une oraison, un talisman qui insuffle à Nour la force de persévérer. Le rôle de la femme, en l’occurrence Noémie, vecteur érotique qui tente de suturer les lambeaux d’une âme déchirée par la clandestinité.
Par contre Thanatos se déploie à travers des signes souvent implicites, indirects je pense à la scène forte au commissariat avec l’autodafé du passeport — une perte de l’identité originelle — et le moment à forte charge émotionnelle et symbolique avec l’annonce à la télé de l’assassinat de Cheb Hasni, qui marque une rupture dans l’élan collectif des exilés.
Le paroxysme de la tragédie survient lors du retour à Oujda : Nour y constate qu’il est devenu un étranger sur sa propre terre. Le héros demeure captif d’un entre-deux, entre une France qui lui refuse ses titres et un Maroc qui n’est plus cette « Ithaque » de départ mais un lieu de rupture d’abord sentimentale avec la mère d’un côté et ses premières amours de jeunesse au nom symbolique « Hanane ».
L’une des belles trouvailles du scénario, le choix du prénom « Nour » (Lumière). Un « signifiant » sans « signifié ». Durant tout le film, en effet, le héros évolue plutôt dans la grisaille des marges (beaucoup de scènes de nuit, de lieux fermés-clos, et portant des couleurs sombres, reflets d’une « mort symbolique ».
Quand on le découvre dans la séquence finale, ouvrant cette porte et accédant à cette fête avec son pull blanc, on peut dire que l’on assiste une renaissance. Nouveau look nouvelle identité. Ici, l’anthroponyme (Nour) et l’apparence (la clarté) fusionnent enfin. Dans la tragédie grecque, le héros accède au stade de la catharsis. Ce blanc symbolise une pureté reconquise. Si le visage de Nour garde les stigmates du temps, le vêtement témoigne pour lui : c’est l’apaisement trouvé au terme du conflit. Ulysse retrouve son Ithaque ; Noémie – Athéna a réussi son œuvre de métamorphose. Nour n’est plus cet « objet » ballotté par les courants ; il est devenu un « sujet » rayonnant de sa propre lumière.
J’aime souvent dire que c’est le film qui « écrit » sa critique. La réussite du nouveau film de Said Hamich est de motiver des lectures plurielles au-delà du créneau sociologique qui a longtemps constitué, l’horizon critique des films sur la migration. Il fonctionne ainsi comme une œuvre ouverte de ce film où le sens (le plaisir) ne se décline pas comme un chemin, mais comme un cheminement où le récepteur n’est pas d’emblée assigné à résidence.
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