
Dénoncer la banalisation du mépris et de la division..
Lors d’un déplacement professionnel à Casablanca, j’ai vécu une scène aussi choquante que révélatrice de certains maux profonds qui persistent encore dans notre société.
Séjournant avec mon épouse dans un hôtel sis au centre de Casablanca à proximité du quartier Maarif et Gauthier, j’ai dû me rendre dans une pharmacie voisine à la suite de fortes douleurs intestinales dont elle souffrait durant la nuit.
En entrant dans la pharmacie, plusieurs clients faisaient la queue devant la caisse. C’est alors que le pharmacien, s’adressant à un client d’un ton familier — manifestement une connaissance — l’informa que demain le mercredi 14 janvier, serait un jour férié.
Lorsque le client demanda la raison, la réponse du pharmacien fut aussi désinvolte qu’arrogante :
« C’est la fête des chlouhs… la fête dyalhoume. »
Au-delà du choc immédiat, cette phrase m’a profondément heurté par ce qu’elle véhicule : un mépris banalisé, une violence symbolique et surtout une dangereuse logique de division.
Par ces mots, le pharmacien ne se contentait pas d’employer un terme péjoratif ; il traçait une frontière imaginaire entre un « nous » légitime et un « eux » toléré, comme si certains Marocains étaient plus chez eux que d’autres.
Face à cette situation, deux choix s’offraient à moi : partir en silence ou réagir avec dignité. En tant qu’Amazigh fier de ses origines, j’ai choisi de prendre la parole, calmement mais fermement, devant les autres clients.
Je lui ai rappelé, premièrement, que le terme « chlouh » est historiquement et socialement péjoratif, et qu’il doit être remplacé par l’appellation juste et respectueuse : Amazighs.
Deuxièmement, j’ai souligné que le Nouvel An amazigh n’est pas une fête communautaire exclusive, mais une fête nationale, qui concerne l’ensemble des Marocains.
Les Amazighs constituent une composante fondamentale — et majoritaire selon de nombreuses études génétiques — de la population marocaine. Cette réalité concerne tout un chacun, qu’il l’accepte ou non.
J’ai également mis en garde contre ce type de discours qui alimente la fitna, la division et la haine ordinaire, soit par ignorance, soit par un esprit de ségrégation incompatible avec les valeurs d’un État moderne et pluriel.
Qu’un professionnel de santé, supposé incarner le savoir, l’éthique et la responsabilité sociale, tienne de tels propos est d’autant plus préoccupant.
Le pharmacien n’a opposé aucun argument, aucun mot. Son silence, lourd et accusateur, en disait long.
Cette scène n’est malheureusement pas isolée. Elle illustre une réalité plus large : la banalisation de propos discriminatoires, souvent prononcés sans honte, parfois même avec arrogance.
Tant que ces attitudes ne seront pas dénoncées publiquement, elles continueront à gangrener le vivre-ensemble et à fragiliser l’unité nationale.
Dénoncer n’est pas diviser.
Dénoncer, c’est refuser l’injustice, refuser l’effacement, refuser l’humiliation ordinaire.
Reconnaître l’amazighité du Maroc n’enlève rien à personne ; elle enrichit tout le monde.
Mounir SEGHROUCHNI
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