Le Soleil des hyènes..Cinquante ans après : mémoire d’un village disparu - agadirtoday.com

Le Soleil des hyènes..Cinquante ans après : mémoire d’un village disparu

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  • Khalid Alaayoud //

Récit personnel autour du film de Reda Bahi, de la mémoire de Tifnite et d’une enfance initiée au cinéma.

Il est des films qui ne quittent jamais tout à fait ceux qui les ont vus. Ils demeurent en eux comme une lumière ancienne, une image enfouie, un fragment de vie dont on ne mesure la portée que bien des années plus tard.

Le Soleil des hyènes, réalisé par le cinéaste tunisien Reda Bahi en 1976, est de ceux-là.

Cinquante ans ont passé. Un demi-siècle depuis que les caméras ont posé leur regard sur nos paysages, nos maisons et nos visages.

À l’époque, nous ignorions que ce tournage laisserait une empreinte si profonde dans nos vies. Nous ne savions pas davantage que le village qui nous servait de décor disparaîtrait un jour, emportant avec lui une part essentielle de notre histoire. Aujourd’hui, Reda Bahi revient sur les lieux de son film.

Il retrouve un paysage transformé, des vestiges, des traces de ce qui fut. Le village qu’il avait connu n’est plus là. La mer demeure, fidèle à elle-même, mais sur ses rives, le temps a fait son œuvre, aidé par les hommes et par les machines. Pour moi, ce retour possède une signification particulière.

Il me ramène à l’enfant que j’étais en 1976, à ce petit garçon qui découvrait, presque par hasard, la magie du cinéma dans son propre village.

Il me ramène aussi à l’homme que je suis devenu, à mon intérêt pour le septième art, pour son histoire, pour sa capacité à préserver les traces d’un monde que le temps menace d’effacer.

Car Le Soleil des hyènes n’est pas seulement un film que j’ai vu tourner. C’est une part de mon enfance, le souvenir d’une première rencontre avec le cinéma et, peut-être, le commencement d’une passion qui allait accompagner toute ma vie.

Un village au rythme de la mer

En 1976, Tifnite était encore un petit village de pêcheurs, discret et presque secret, accroché à la côte atlantique. Quelques maisons, des familles de marins, des ruelles simples et, tout autour, l’immensité de la mer.

La vie s’y déroulait selon un rythme ancien, réglé par les marées, les départs en mer et les retours des pêcheurs. La mer n’était pas un paysage que l’on contemplait de loin. Elle était une présence quotidienne, une source de subsistance, un espace de travail et de liberté.

Elle nourrissait les familles, organisait les journées et façonnait les habitudes. Les femmes s’y rendaient parfois, au gré des marées, pour ramasser ce que l’océan abandonnait sur le rivage ou pour laver le linge.

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Elles partaient souvent en groupes, accompagnées des enfants. Ces sorties prenaient alors des allures de fête : on bavardait, on riait, on partageait les nouvelles et les soucis du quotidien. La plage prolongeait ainsi la vie du village, comme une place publique ouverte sur l’horizon.

Au douar (ait mimoun), les lieux avaient chacun leur fonction, leur mémoire et leur signification. Rien n’était tout à fait laissé au hasard. Les espaces racontaient les relations entre les générations, les habitudes collectives et la place de chacun au sein de la communauté.

Au cœur de cette vie se trouvait ce que nous appelions Mrah Douar (la grande place du village), véritable théâtre de notre existence collective.

C’était là que se déroulaient les réjouissances, les veillées, les spectacles populaires, les spectacles d’Ahiyad, les manifestations de la tbourida, les cérémonies du maârouf et de la ouziaa, lorsque la viande d’une bête sacrifiée était partagée entre les familles selon les traditions d’entraide.

Les rassemblements à l’occasion des visites de EL Jedd Mimoun, les prestations de Boujemâa Ould Ihssan le dernier cavalier de village avec son cheval noir et les moments de l’ferja ( fête à la grande place du village) des célèbres chanteurs tel que al-benssir, omar ou ouahrouche, raiss said achtouk, ait lmzar, donnaient à cette place une animation particulière.

Pour nous, les enfants, elle était un immense terrain de jeu, un espace de découvertes et de liberté. Mais, avec le recul, je comprends qu’elle était aussi une sorte de carte vivante de notre société.

Près de la mosquée, à l’endroit appelé Askif (salle ouverte sur la grande place), les anciens avaient leur espace réservé. Nous n’aurions jamais songé à nous asseoir parmi eux.

Leur présence imposait naturellement le respect. Une hiérarchie silencieuse organisait les lieux, et nous en connaissions instinctivement les frontières.

Notre place se trouvait devant le mur de l’ancienne école, où nous avions tous appris à lire et à écrire. Cette école est aujourd’hui devenue un terrain de jeu pour les enfants.

À l’époque, nous nous asseyions contre son mur pour observer les adultes, assister aux rassemblements et commenter, entre nous, les événements du village. Un peu plus loin se trouvait le puits, que nous appelions Hassi Douar (puit du village).

Après la prière de l’après-midi, les femmes venaient y chercher de l’eau. Le puit se transformait alors en lieu de rencontre et de confidence. On y parlait des familles, des enfants, des mariages, des départs et des projets d’avenir.

C’était une époque où de nombreuses familles commençaient à rejoindre en France les pères partis travailler avant elles. Pour les femmes, le départ représentait une aventure incertaine : il fallait quitter un univers familier pour un pays dont elles ne connaissaient ni les habitudes ni la langue.

Je me souviens de ces conversations, de cette inquiétude mêlée d’espoir qui traversait les échanges. Sans en comprendre toute la portée, nous étions les témoins d’une transformation profonde de notre société.

L’émigration, jusque-là vécue souvent à distance, entrait peu à peu dans l’intimité des familles. Voilà le monde dans lequel j’ai grandi : un monde de gestes simples, de solidarités, de traditions et de frontières invisibles, un monde dont je ne savais pas encore qu’il deviendrait un jour un objet de mémoire.

L’arrivée des caméras

Puis, un jour, quelque chose vint rompre le cours habituel de notre existence. Une équipe de tournage arriva au village avec ses caméras, ses équipements, son matériel et ses grosses motos.

Des hommes et des femmes que nous ne connaissions pas s’installèrent parmi nous. Ils se déplaçaient avec assurance, parlaient une langue familière par endroits, étrangère à d’autres, et semblaient préparer un événement dont nous ne saisissions pas encore la nature. Très vite, nous comprîmes qu’il ne s’agissait pas d’une visite ordinaire.

Des acteurs que nous avions vus à la télévision se trouvaient désormais devant nos yeux. Ils n’étaient plus de simples visages enfermés dans un écran. Ils marchaient dans nos ruelles, s’asseyaient dans nos espaces familiers et jouaient des scènes au milieu de paysages que nous connaissions depuis toujours.

Parmi eux figuraient Mahmoud Morsi, dont la présence avait marqué le public arabe, Mohamed El Habachi, connu notamment pour Hallaq Derb El Fouqara, Larbi Doghmi, El Omari, Salah Eddine Benmoussa, alors au début de son parcours, ainsi que le Tunisien Senoussi, qui tenait le rôle principal.

Et puis il y avait Reda Bahi. Pour nous, il était l’homme qui dirigeait tout ce monde mystérieux. Il parlait aux acteurs, leur indiquait où se placer, leur demandait de recommencer une scène, modifiait un geste ou ajustait un mouvement.

Nous le regardions avec une attention presque solennelle, fascinés par cette manière de faire naître une histoire à partir de paroles, de gestes et de regards. Nous ne comprenions pas les mécanismes du cinéma.

Nous ne savions rien de la mise en scène, du cadrage ou du montage. Nous découvrions simplement qu’un monde pouvait se construire sous nos yeux, dans un espace que nous avions jusque-là réservé à nos jeux et à nos habitudes.

La caméra nous révélait notre propre village autrement. Ce qui nous semblait ordinaire devenait soudain digne d’être filmé. Une maison, un chemin, un visage, un geste quotidien prenaient une importance nouvelle.

Nous ne savions pas encore que le cinéma vînt de nous apprendre une première leçon : ce que l’on croit banal peut devenir précieux dès lors qu’on le regarde autrement.

Quand les enfants se mettent à jouer au cinéma

À la fin des séances de tournage, nous retournions à nos occupations, mais le jeu avait changé. Nous imitions les acteurs, reproduisions leurs gestes et rejouions les scènes dont nous avions été témoins.

Je me souviens particulièrement de mon plaisir à prendre le rôle de Reda Bahi. J’essayais de reproduire sa manière de parler, ses gestes, sa façon de diriger les comédiens. Mes camarades devenaient les personnages du film.

Nous improvisions des scènes, nous recommencions les dialogues à notre manière et nous riions de nos propres maladresses. La place du village se transformait en plateau de tournage, et nous devenions, le temps de nos jeux, les maîtres d’un monde que nous venions à peine de découvrir.

Nous ignorions que ces jeux laisseraient en moi une trace durable. À cette époque, la télévision n’était encore qu’une présence rare dans notre village. Il n’y avait peut-être que deux ou trois postes pour toute la communauté.

Quant au cinéma, nous ne l’avions jamais véritablement rencontré. Il appartenait à un univers lointain, presque inaccessible. Et voilà que, soudain, le cinéma venait à nous. Il ne passait plus par un écran placé dans un salon.

Il prenait corps devant nous, dans la poussière des chemins, au milieu des maisons, sous le ciel ouvert. Nous pouvions voir les acteurs, observer le réalisateur et assister à la naissance d’une scène.

Ce fut ma première rencontre avec le septième art. Peut-être même mon premier amour pour lui. Bien plus tard, je me suis intéressé à l’histoire du cinéma, à ses œuvres, à ses réalisateurs et aux questions qu’il soulève.

J’ai participé aux activités des ciné-clubs, à leurs séances et à leurs débats. Avec le temps, ce qui avait commencé comme un jeu d’enfant s’est transformé en une véritable passion. Lorsque je repense aujourd’hui à cette aventure, je mesure combien un événement apparemment modeste peut infléchir une existence.

Le tournage du Soleil des hyènes n’a duré qu’un temps. Pourtant, il a ouvert en moi une porte qui ne s’est jamais refermée.

Un film qui parlait déjà de notre avenir

À l’époque, je ne pouvais évidemment pas comprendre toute la portée du film. Le Soleil des hyènes raconte l’histoire d’un village tunisien dont l’équilibre se trouve bouleversé par l’arrivée du tourisme international.

Un hôtel se construit, les intérêts économiques s’imposent, et la communauté se voit entraînée dans une transformation qui dépasse ses propres décisions.

Les habitants, qui vivaient de la mer et de leurs activités traditionnelles, deviennent progressivement des travailleurs dépendants de la nouvelle économie touristique. Les anciennes solidarités s’affaiblissent.

Les habitudes changent. Le rapport au territoire se transforme. Au centre de cette histoire se tient un pêcheur qui refuse de se soumettre à cette évolution. Mais sa résistance se heurte à des intérêts qui le dépassent.

Victime d’une machination, il est injustement emprisonné. Lorsqu’il retrouve la liberté, il découvre que le monde auquel il appartenait a disparu. Même son ami, ancien résistant, qui avait participé à la guerre d’Indochine et exercé les métiers de forgeron et de cafetier, s’est adapté au nouvel ordre.

Il a abandonné son ancienne vie pour rejoindre le secteur touristique. Le film pose ainsi une question essentielle : que devient une communauté lorsque le territoire qui la faisait vivre change de fonction ?

Que deviennent les hommes lorsque leur métier, leurs habitudes et leurs liens sociaux sont bouleversés par une économie nouvelle ?

En 1976, ces questions me dépassaient. Je regardais les acteurs, les caméras et les mouvements du tournage. Je ne pouvais pas imaginer que, quelques années plus tard, mon propre village connaîtrait des transformations qui donneraient à ce film une résonance si particulière.

Avec le recul, je me demande parfois si nous n’avons pas vécu, à Tifnite, une autre version de cette histoire. Car le film parlait d’un village tunisien, mais son récit semblait contenir quelque chose de notre avenir.

Tifnite, ou la disparition d’un monde

Dans les années 1970, Tifnite était encore un village de pêcheurs, avec ses maisons modestes, et ses habitudes. La mer était au centre de tout.

Les hommes partaient pêcher, les enfants jouaient dans les ruelles et les rassemblements rythmaient les grandes occasions. Puis les années passèrent. À partir des années 1980, les constructions en béton commencèrent à se multiplier.

Le village s’étendit, les maisons se transformèrent et de nouvelles formes d’occupation du territoire apparurent. Peu à peu, des maisons appartenant aux pêcheurs furent acquises par des étrangers et transformées en résidences de villégiature.

Le paysage changeait, mais ce n’était pas seulement une affaire de murs et de bâtiments. C’était la vie elle-même qui se déplaçait. Les anciens usages perdaient du terrain, les habitudes se défaisaient et les habitants voyaient leur relation avec le village se modifier.

La transformation du territoire s’accompagnait d’une transformation des liens sociaux. Ce qui avait été un espace de vie, de travail et de mémoire devenait aussi un espace convoité pour d’autres usages.

Puis vinrent les bulldozers. Et avec eux, la disparition. Les machines ne se contentèrent pas de détruire les constructions récentes. Elles emportèrent également les anciennes maisons, celles qui avaient abrité les pêcheurs, celles dont les murs conservaient les traces d’une existence collective.

Je ne peux penser à cette disparition sans ressentir une profonde tristesse. Ce qui a été détruit ne se résume pas à des bâtiments. C’est tout un univers qui s’est effondré, un ensemble de relations, de souvenirs et de gestes qui ne peuvent être reconstruits à l’identique.

Le plus douloureux est peut-être que les anciennes maisons ont disparu en même temps que les constructions nouvelles. Les bulldozers ont tout emporté, sans distinguer ce qui relevait de l’histoire de ce qui appartenait à une époque plus récente. Aujourd’hui, la mer est toujours là.

Elle continue de battre le rivage avec la même patience, indifférente en apparence aux bouleversements qui l’entourent. Mais le village qui vivait avec elle a presque entièrement disparu.

Il ne reste la Tifnite de mon enfance qu’une géographie intérieure, quelques images, des récits et des souvenirs partagés. Je comprends désormais que la disparition d’un village ne se mesure pas seulement au nombre de maisons détruites.

Elle se mesure aussi à tout ce que l’on ne peut plus transmettre : les habitudes, les lieux de rencontre, les relations entre les générations, les gestes familiers et les histoires que les murs semblaient garder en silence.

C’est là que le rapprochement avec Le Soleil des hyènes prend tout son sens. Le film racontait la transformation d’un village sous l’effet du tourisme. Tifnite a connu, à sa manière, une histoire de bouleversements qui a progressivement éloigné le village de ce qu’il était.

L’œuvre de Reda Bahi apparaît aujourd’hui comme un avertissement que nous n’avions pas su entendre pleinement à l’époque. Non parce qu’elle aurait annoncé exactement ce qui allait se produire chez nous, mais parce qu’elle avait déjà posé les questions fondamentales : à qui appartient un territoire ?

Que perd une communauté lorsque son mode de vie disparaît ? Et comment préserver la mémoire d’un lieu lorsque sa réalité matérielle s’efface ?

Cinquante ans plus tard, le retour

Hier, je suis revenu sur les lieux avec Reda Bahi, cinquante ans après le tournage. Cette visite fut chargée d’émotion. Pour le réalisateur, il s’agissait de retrouver les lieux d’une aventure artistique qui avait marqué une étape importante de son parcours.

Pour moi, c’était aussi revenir vers l’enfant que j’avais été, vers un monde dont j’avais gardé les images sans pouvoir imaginer qu’un jour il ne serait plus là. Reda Bahi regardait les vestiges d’un lieu qu’il avait connu vivant.

Moi, je regardais ces mêmes vestiges en y superposant les images de mon enfance. Là où il ne reste aujourd’hui qu’un espace vide, je revoyais les maisons. Là où le silence s’est installé, je retrouvais les voix.

Là où les bulldozers avaient laissé leurs traces, je revoyais les enfants courir, les anciens occuper leur place et les pêcheurs revenir de la mer. Je revoyais aussi les caméras, les acteurs, les mouvements de l’équipe et nos jeux après le tournage.

Il m’a semblé, un instant, que les deux temps se rejoignaient : celui de l’enfant émerveillé qui assistait à la naissance d’un film et celui de l’adulte qui revenait sur les lieux pour constater la disparition de son propre décor.

Le cinéma avait enregistré une partie de ce monde avant qu’il ne disparaisse. Grâce aux images de 1976, il est encore possible d’entrevoir certains paysages, certains gestes et certaines façons de vivre qui ne sont plus accessibles à notre regard quotidien.

Mais cette conservation demeure incomplète. Une caméra ne peut tout enregistrer. Elle ne saisit pas toutes les conversations, tous les liens invisibles, toutes les émotions qui traversent une communauté.

C’est pourquoi le témoignage de ceux qui ont vécu cette époque demeure essentiel. Le film et la mémoire personnelle se complètent. L’un conserve les images ; l’autre leur restitue une part de leur souffle.

En revenant à Tifnite, j’ai compris plus profondément encore que nous ne sommes pas seulement les témoins d’un film ancien. Nous sommes aussi les dépositaires d’une histoire locale qui risque de disparaître si elle n’est pas racontée.

Le cinéma contre l’oubli

Cette expérience m’a confirmé une conviction qui m’accompagne depuis longtemps : le cinéma est aussi une archive de la vie humaine. Il conserve l’architecture des maisons, les vêtements, les outils, les gestes du travail, les habitudes quotidiennes et les formes de sociabilité.

Il permet de retrouver des détails que les récits écrits négligent parfois, parce qu’ils paraissent trop ordinaires pour mériter d’être consignés. Pourtant, ce sont précisément ces détails qui donnent sa chair à l’histoire.

Une place, un puit, un mur d’école, une manière de s’habiller ou de se saluer peuvent en dire autant sur une époque qu’un long discours. Ils témoignent de la façon dont les hommes habitent leur territoire, organisent leur vie et transmettent leurs valeurs.

Le Soleil des hyènes possède ainsi, à mes yeux, plusieurs dimensions. C’est une œuvre de cinéma, une réflexion sur les transformations sociales et économiques, mais aussi un document visuel qui conserve une part de la mémoire de Tifnite et des autres lieux où il fut tourné, notamment Tanger, Ouled Mimoun et Aït Amira. Pour moi, il est aussi le témoin d’une rencontre fondatrice.

Il relie l’histoire d’un film à celle d’un enfant qui, sans le savoir, découvrait une passion appelée à durer. C’est pourquoi le retour de Reda Bahi, cinquante ans après, dépasse la simple commémoration.

Il nous invite à réfléchir à la manière dont nous conservons notre patrimoine, à la place que nous accordons à la mémoire des communautés et à notre responsabilité envers les générations futures.

Et maintenant, que restera-t-il de Tifnite?

Le nouveau projet de Reda Bahi, Cinquante ans après Le Soleil des hyènes, ouvre une nouvelle perspective sur cette histoire. Nous ne savons pas encore tout ce qu’il nous révélera, ni comment le réalisateur choisira de raconter les traces laissées par le temps. Mais une chose est certaine : le retour sur les lieux ne peut plus être le même.

Le village n’est plus celui du premier tournage. Il est devenu un espace où se rencontrent les souvenirs, les vestiges et les questions sans réponse. L’histoire de Tifnite s’étend sur plus d’un siècle. Pourtant, son avenir reste une interrogation.

Quel avenir souhaitons-nous pour ce territoire côtier ? Comment concilier le développement, le tourisme et les investissements avec le respect de la mémoire locale et des droits des habitants?

Comment éviter que la transformation d’un lieu ne conduise à l’effacement de ceux qui lui ont donné son identité ? Il ne s’agit pas de refuser le changement ni d’idéaliser le passé.

La vie des anciens villages connaissait ses difficultés, ses contraintes et ses inégalités. Mais le développement ne devrait pas exiger que les habitants perdent leur histoire, que les paysages soient défigurés ou que les traces d’une communauté disparaissent sans laisser de témoignage.

Il devrait permettre aux lieux d’évoluer sans perdre toute continuité avec leur passé. Aujourd’hui, lorsque je pense à Tifnite, je vois moins un village disparu qu’une mémoire qui cherche encore sa place.

Je revois la mer, les maisons des pêcheurs. Je revois les visages des anciens, les jeux des enfants et cette agitation inhabituelle qui accompagna l’arrivée des caméras en 1976. Je revois surtout ce petit garçon qui observait Reda Bahi et qui, le soir venu, s’amusait à l’imiter avec ses camarades.

Il ne savait pas que cinquante ans plus tard, il reviendrait sur ces lieux avec un regard différent. Il ne savait pas que la passion née de cette rencontre l’aiderait à comprendre la valeur de la mémoire, ni que le film auquel il avait assisté deviendrait l’un des témoins les plus précieux de son village disparu.

La vie a poursuivi son chemin. Les lieux ont changé. Les maisons se sont effacées. Mais l’enfant demeure quelque part en moi, immobile devant la caméra, attentif au geste du réalisateur, émerveillé par cette magie qui transformait notre quotidien en histoire.

C’est peut-être cela, finalement, que je suis venu retrouver en revenant à Tifnite : non pas seulement un village qui n’existe plus, mais le moment où mon regard sur le monde a commencé à changer.

La mer est toujours là. Elle porte le souvenir de ceux qui l’ont travaillée, aimée et redoutée. Elle garde, dans son mouvement inlassable, quelque chose de la permanence des choses face à la fragilité des œuvres humaines. Quant à la caméra, elle a conservé quelques images de ce que nous étions.

À nous, désormais, de leur rendre leur profondeur, de raconter ce qu’elles ne peuvent montrer et de transmettre aux générations futures l’histoire de ce village. Tifnite n’est pas seulement une plage. Elle est une mémoire de la mer, du travail, de la migration et de la solidarité.

Elle est un chapitre de notre histoire collective, un monde qui mérite d’être raconté avant que ses derniers témoins ne se taisent. Et peut-être que le nouveau film sera ce candélabre de lumière, cette lampe fragile éclairant les ruines, les souvenirs et les visages absents, afin que Tifnite ne demeure pas seulement le nom d’un lieu sur une carte, mais celui d’un village qui a vécu, aimé, travaillé et rêvé au bord de l’Atlantique.

Pour ma part, je garderai toujours Le Soleil des hyènes comme la mémoire d’une première rencontre, celle d’un enfant et du cinéma, mais aussi comme le témoignage d’un monde dont la disparition nous oblige à regarder autrement les lieux que nous habitons.

Cinquante ans ont passé. La caméra s’est éloignée. Les maisons ont disparu. Le village s’est tu. Mais la mer continue de parler, et la mémoire, elle, refuse encore de se taire.

À Tifnite, le soleil s’est peut-être couché sur un village. Mais dans la mémoire de ceux qui l’ont connu, sa lumière n’a pas fini de briller.

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