- Par Mohamed Mellouk * //
La France connaît, depuis plusieurs semaines, un mouvement de contestation dans un certain nombre de lycées et d’universités, qui a remis au cœur du débat public les questions de l’éducation, de la justice sociale, des conditions d’études et de la vie étudiante. Cette mobilisation intervient dans un contexte où les interrogations se multiplient sur l’avenir de l’enseignement public, sa capacité à répondre aux aspirations des nouvelles générations et à garantir l’égalité des chances entre les jeunes, quelles que soient leurs situations sociales et économiques.
L’importance de ce mouvement ne se limite pas aux formes de protestation qu’il emprunte, qu’il s’agisse de manifestations, de rassemblements ou de blocages de certains établissements d’enseignement. Elle réside également dans la nature des questions qu’il soulève. Il invite à réfléchir à la place de l’école et de l’université dans la société, aux moyens qui leur sont consacrés et aux relations entre les institutions éducatives et les jeunes qui constituent le cœur même de leur mission.
Pendant des décennies, l’enseignement public français a constitué l’un des piliers fondamentaux du modèle républicain, en tant qu’instrument de diffusion des connaissances, d’intégration sociale et de promotion par les études et la formation. Préserver ce rôle suppose toutefois d’accompagner les transformations sociales et économiques et de répondre aux défis auxquels sont confrontés les établissements d’enseignement, qu’il s’agisse des ressources humaines, des infrastructures ou des conditions d’accueil des élèves et des étudiants.
Dans ce contexte, les organisations étudiantes participant à la mobilisation formulent un ensemble de revendications visant à améliorer les conditions d’enseignement et la vie quotidienne des jeunes. L’Union étudiante a ainsi défini, dans une lettre adressée à des responsables universitaires, dix revendications portant sur des questions pédagogiques, sociales et institutionnelles.
Parmi les principales demandes figurent le lancement de programmes de rénovation des établissements scolaires et universitaires, le renforcement des moyens humains par le recrutement d’enseignants et de personnels supplémentaires dans les domaines de la santé, de l’orientation et de l’accompagnement, ainsi qu’une réflexion sur l’organisation des rythmes scolaires et universitaires afin de mieux les adapter aux besoins des apprenants.
L’Union étudiante appelle également à revoir les mécanismes d’accès à l’enseignement supérieur, notamment ceux liés aux plateformes Parcoursup et Mon Master, et réclame la création de 250 000 places supplémentaires dans les universités. Ces revendications reflètent le débat sur la manière de concilier les capacités d’accueil des établissements universitaires, les exigences d’une formation de qualité et les aspirations des jeunes à poursuivre des études supérieures.
Ces questions sont indissociables des conditions sociales des étudiants. Le logement, l’alimentation et le coût de la vie constituent en effet des éléments essentiels de la réussite universitaire. C’est pourquoi l’Union étudiante demande une amélioration des bourses et des aides au logement (APL), la généralisation des repas universitaires à un euro, le gel des loyers des logements relevant des centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires (CROUS), ainsi que l’élargissement de l’offre de logements étudiants et l’amélioration de leur qualité.
Ces revendications méritent une attention particulière, car la réussite universitaire ne dépend pas uniquement des capacités individuelles et du travail personnel. Elle est également influencée par les conditions matérielles et sociales dans lesquelles les étudiants poursuivent leurs études.
Un étudiant qui rencontre des difficultés pour accéder à un logement adapté ou couvrir ses dépenses essentielles peut être confronté à des obstacles supplémentaires affectant sa concentration, sa stabilité et son parcours universitaire.
Parmi les questions qui revêtent une importance particulière figure celle des droits d’inscription appliqués à certains étudiants originaires de pays extérieurs à l’Union européenne, communément appelés étudiants extracommunautaires, dans le cadre de la politique Bienvenue en France.
Depuis son adoption, cette politique a suscité un débat sur le principe d’égalité d’accès à l’enseignement supérieur et sur les effets des droits d’inscription différenciés sur l’attractivité des universités françaises auprès des étudiants internationaux, qu’ils soient originaires de pays africains, dont le Maroc, d’Asie, d’Amérique latine ou d’autres régions du monde.
Il convient de rappeler que les droits d’inscription différenciés imposés à certains étudiants extracommunautaires s’élèvent, pour l’année universitaire 2026-2027, à environ 2 895 euros par an en licence et 3 941 euros par an en master.
Ces montants peuvent représenter une charge financière importante pour certaines familles, notamment lorsqu’ils s’ajoutent aux dépenses de logement et de vie quotidienne. Toutefois, ces droits ne s’appliquent pas à l’ensemble des étudiants extracommunautaires, puisqu’il existe des exonérations et des exceptions liées à la situation juridique de l’étudiant et à la politique adoptée par son établissement universitaire.
Il importe donc de rappeler que l’application de ces droits obéit à des règles, des exceptions et des exonérations qui varient selon les situations et les établissements. Tous les étudiants originaires de pays extérieurs à l’Union européenne ne sont donc pas concernés de la même manière.
La discussion sur les effets de ces droits reste néanmoins légitime et nécessaire, particulièrement lorsqu’il s’agit d’étudiants pour lesquels les différences économiques entre leur pays d’origine et leur pays d’études peuvent influencer leur capacité à poursuivre une formation supérieure.
La coopération universitaire internationale ne se mesure pas uniquement au nombre d’accords signés ou de programmes d’échanges existants, mais également à la capacité des établissements à offrir des conditions d’accueil adaptées aux étudiants internationaux, afin de leur permettre de bénéficier pleinement de leur formation et de s’intégrer à la vie universitaire.
Au-delà des revendications sociales et pédagogiques, le mouvement étudiant soulève également la question de la participation démocratique au sein des établissements d’enseignement.
Certaines organisations ont ainsi appelé à renforcer la place des lycéens et des étudiants dans les discussions et les décisions concernant leur vie scolaire et universitaire, ainsi qu’à garantir l’exercice des libertés fondamentales dans le respect des lois et des droits de chacun.
Cette question dépasse les circonstances actuelles, car elle touche directement au rôle éducatif des établissements d’enseignement. L’école et l’université ne se limitent pas à transmettre des connaissances et des compétences. Elles contribuent également à former des citoyens capables de penser de manière autonome, de respecter les différences et de participer à la vie publique.
Il est naturel que les points de vue divergent sur les formes de mobilisation et leurs limites, tout comme les appréciations peuvent différer sur les mesures appropriées pour garantir la sécurité des personnes et la continuité des enseignements.
Certains privilégient le maintien du déroulement régulier des cours, tandis que d’autres insistent sur la nécessité de préserver des espaces de dialogue et d’expression des revendications.
Ces deux préoccupations ne doivent pas nécessairement être considérées comme contradictoires. Il est possible de rechercher des solutions qui prennent en compte le droit des étudiants à l’éducation tout en respectant la liberté d’expression et la participation au débat public, dans des conditions garantissant la sécurité de tous.
Les décisions de fermeture temporaire de certains établissements universitaires et le recours à l’enseignement à distance dans certaines situations ont également suscité un débat sur la manière de concilier la continuité du service public de l’enseignement avec les circonstances exceptionnelles auxquelles les établissements peuvent être confrontés.
L’enseignement à distance constitue un outil pédagogique utile lorsque les conditions techniques, organisationnelles et pédagogiques sont réunies.
Il ne représente toutefois pas nécessairement une alternative équivalente à l’enseignement en présentiel dans toutes les disciplines et toutes les situations. Sa réussite suppose également de tenir compte des inégalités d’équipement numérique, des conditions personnelles des étudiants et de la nature des activités pédagogiques.
L’évaluation de ces choix devrait donc reposer sur des considérations pédagogiques clairement établies et sur la concertation entre les différentes parties concernées, en tenant compte des spécificités des formations universitaires.
Ces évolutions offrent également l’occasion de réfléchir à l’importance du dialogue au sein des établissements d’enseignement. La vie universitaire repose, par nature, sur la pluralité des opinions et des approches, sur le débat scientifique et intellectuel et sur la recherche collective de solutions aux difficultés rencontrées.
Cela ne signifie pas que toutes les revendications puissent être satisfaites immédiatement, ni que toutes les formes de mobilisation fassent l’unanimité. Cela signifie simplement que l’écoute des différents points de vue constitue une condition importante pour comprendre les difficultés et construire la confiance entre les acteurs.
Dans cette perspective, la participation des lycéens et des étudiants aux discussions sur l’avenir de l’enseignement n’est pas une simple question d’organisation. Elle s’inscrit au cœur même de l’éducation à la citoyenneté et à la responsabilité.
Les mobilisations actuelles ont conduit certains observateurs à évoquer les événements de Mai 1968, au cours desquels le mouvement étudiant a occupé une place importante dans l’histoire sociale et politique française. Une telle comparaison appelle néanmoins à la prudence, compte tenu des différences considérables entre les contextes économiques, sociaux et politiques des deux périodes.
La France d’aujourd’hui n’est plus celle des années 1960. La nature de l’enseignement supérieur, l’importance des effectifs étudiants, les défis liés à l’emploi, au logement et à la transformation numérique sont autant de facteurs qui distinguent la situation actuelle de celle du passé.
Le rappel des expériences historiques peut néanmoins être utile pour comprendre l’importance de la participation des jeunes aux grands débats de société, sans présumer que les événements suivront le même chemin ou produiront les mêmes résultats.
En définitive, les revendications portées par le mouvement étudiant mettent en lumière un ensemble de défis qui dépassent les frontières françaises, puisqu’ils renvoient à des interrogations auxquelles sont confrontés de nombreux systèmes éducatifs, notamment les systèmes universitaires des pays du Maghreb et d’Afrique.
Comment élargir l’accès à l’enseignement supérieur tout en préservant la qualité des formations ? Comment garantir un financement durable des universités ? Quels moyens permettent de réduire les inégalités sociales entre les étudiants ? Comment renforcer la coopération académique internationale sans que les considérations financières deviennent un obstacle à la circulation des compétences et des savoirs ?
Ces questions n’appellent pas de réponses simples, mais elles méritent un débat serein et éclairé, associant les institutions publiques, les enseignants, les étudiants, les familles et les différents acteurs sociaux.
Cette génération a souvent été présentée comme celle de l’intelligence artificielle, une génération vivant derrière les écrans et s’appuyant sur les technologies pour apprendre, communiquer et réfléchir. Elle a fréquemment fait l’objet de critiques, comme si son intérêt pour le monde numérique l’avait éloignée des questions sociales et de la vie publique.
Pourtant, le paradoxe est que cette même génération, lorsqu’elle descend aujourd’hui dans la rue, ne réclame pas de privilèges exceptionnels, mais simplement des conditions d’études dignes, une université accessible à tous, un logement adapté et la possibilité de construire un avenir décent.
C’est une génération capable de chanter La Marseillaise, l’hymne national français, tout autant que « Pile » de Mauvais Djo. Une génération dans la culture de laquelle coexistent les symboles républicains et les chansons populaires contemporaines, sans qu’elle y voie nécessairement une contradiction. Cette diversité nous invite peut-être à dépasser les stéréotypes qui réduisent les jeunes à leur rapport aux écrans et à la technologie, et à écouter ce qu’ils souhaitent exprimer sur leur présent et leur avenir.
Ce qui suscite davantage d’interrogations, c’est que certaines de ces mobilisations ont donné lieu à des interventions des forces de l’ordre qui ont provoqué des critiques et un débat sur la proportionnalité de l’usage de la force au regard de la nature des manifestations.
Une question mérite alors d’être posée : comment pouvons-nous reprocher aux jeunes de passer leur temps devant les écrans, puis ne pas savoir les écouter lorsqu’ils décident de les quitter pour exprimer leurs revendications dans l’espace public ?
Car l’éducation, avant d’être un secteur administratif ou une ligne budgétaire, constitue un investissement dans l’être humain et dans l’avenir de la société. La qualité de cet investissement dépend de notre capacité à conjuguer les exigences du savoir, de l’équité sociale et de la responsabilité collective.
Finalement, les débats qui traversent aujourd’hui la société française nous invitent à réfléchir à une question qui dépasse largement les circonstances actuelles :
Quelle éducation voulons-nous pour les générations futures, et comment faire en sorte que l’école et l’université demeurent des espaces de connaissance, d’égalité des chances, de dialogue et de construction de l’avenir ?
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*Mohamed Mellouk:
Enseignant-chercheur à Université Paris Cité – France
Vice-doyen de la Faculté Sociétés et Humanités de la même université, chargé de la formation continue et de l’apprentissage.
- Les opinions exprimées dans cet article reflètent le point de vue personnel de son auteur et ne représentent pas nécessairement la position de l’établissement universitaire auquel il appartient.

