
Jamal Lhoussaine, le rebelle de l’Atlas : de la migration à l’action pour le développement
- Doc. Khalid Alayoud //
Jamal Lhoussaine est né en 1952 à lmgoune, dans la commune de Tassoussfi, dans la région de Taliouine. Ceux qui l’ont connu le décrivent comme un homme profondément réfractaire à l’injustice et à la violence, animé très tôt par la conviction que l’existence ne prend tout son sens que lorsqu’elle est mise au service des autres.
Son nom lui-même possède une certaine singularité. Jamal est son nom de famille, tandis que Lhoussaine est son prénom. Un nom qui, au fil des décennies, allait devenir indissociable d’une expérience originale de l’histoire de la migration marocaine et du développement rural.
Comme beaucoup d’enfants de sa génération, il commence son instruction au msid, avant de rejoindre l’école primaire. En 1964, il obtient le certificat d’études primaires, à une époque où rares étaient les enfants de son village à parvenir à ce niveau de scolarisation. Pour poursuivre ses études, il doit quitter son village et rejoindre Ouarzazate, à plusieurs dizaines de kilomètres du domicile familial.
Faute de place à l’internat, il est contraint de vivre dans une maison d’étudiants, communément appelée à l’époque la « khayriya ». Les conditions de vie ne lui convenant pas, il rejoint finalement une famille proche de la sienne, qui l’accueille durant ses études. Après trois années d’enseignement secondaire, il obtient le brevet avec de bons résultats.
Mais une nouvelle difficulté se présente : il n’y a pas de place disponible pour lui au lycée. On lui demande d’attendre une année supplémentaire. Nous sommes alors au milieu des années 1960, dans un Maroc marqué par de fortes tensions sociales et politiques, notamment après les événements de mars 1965.
Jamal refuse d’attendre.
Il ne comprend pas pourquoi l’avenir scolaire devrait être réservé à ceux qui ont la chance de trouver une place. Il quitte l’école et se rend à Casablanca, où il passe une année.
Ce fut sans doute son premier acte de révolte : celle d’un élève refusant de se résigner devant un système éducatif incapable de lui offrir la possibilité de poursuivre son parcours.
Puis vint la migration.
Son frère aîné avait émigré en France en 1963. Son père, quant à lui, avait déjà travaillé dans les mines de charbon de Saint-Étienne dans les années 1940, avant de regagner le Maroc à la suite d’un accident du travail. Comme cela était fréquent à cette époque, les filières migratoires reposaient largement sur les réseaux familiaux et villageois :
Le travailleur installé dans une entreprise ou une région facilitait à son tour l’arrivée de membres de sa famille ou de personnes originaires du même village.
C’est ainsi que Jamal arrive en France et rejoint les établissements de Péchiney, dans les Hautes-Alpes. Il possède déjà un diplôme scolaire, alors que nombre de ses prédécesseurs marocains sont analphabètes. Pourtant, il commence, lui aussi, comme simple ouvrier.
Il ne lui faut pas longtemps pour découvrir une réalité qui le révolte : les travailleurs marocains perçoivent des salaires nettement inférieurs à ceux des ouvriers français ou italiens effectuant pourtant le même travail.
Une fois encore, la révolte ressurgit.
Jamal pose une question simple : pourquoi l’ouvrier marocain ne recevrait-il pas le même salaire dès lors qu’il accomplit le même travail ?
Ses compatriotes hésitent. Ils craignent la grève, le conflit avec la direction et l’engagement syndical. Jamal, au contraire, considère que le silence ne peut rien changer. Il propose de rejoindre un syndicat français. Après plusieurs refus, la Confédération française démocratique du travail (CFDT) accepte de soutenir son initiative, alors même qu’elle ne dispose pas encore de section au sein de l’usine.
En 1973, Jamal contribue ainsi à la création d’une section syndicale au sein de Péchiney.
L’initiative prend rapidement de l’ampleur. Marocains, Algériens et Turcs rejoignent le mouvement, jusqu’à rassembler quelque 180 adhérents.
Jamal devient délégué syndical et découvre un univers nouveau : le droit du travail, les droits des salariés, la négociation collective, la grève, les avocats, les militants syndicaux et les mécanismes de l’action collective.
Il apprend par la pratique, mais aussi par la lecture et le dialogue avec ceux qui possèdent déjà cette culture militante.
Après plusieurs années, il dirige une grève exclusivement menée par les travailleurs marocains, restée dans la mémoire locale sous le nom de « la grève des Arabes » .
Jamal n’est désormais plus seulement un travailleur immigré. Il devient une figure syndicale reconnue, notamment dans les milieux syndicaux et politiques de gauche en France. Il rencontre des militants et des responsables qui deviendront, quelques années plus tard, des acteurs importants de la vie politique française sous le gouvernement François Mitterrand.
Cette mobilisation contribue à un combat plus large pour l’égalité des droits. La loi de 1981 marque ainsi une étape importante dans la reconnaissance de l’égalité entre travailleurs français et travailleurs étrangers, notamment en matière de droits sociaux et de rémunération.
Mais une nouvelle épreuve se profile.
En 1985, l’usine ferme en raison de la baisse de sa rentabilité et de l’intensification de la concurrence internationale. Les travailleurs se retrouvent confrontés à un choix difficile : rentrer au Maroc ou tenter de reconstruire leur vie professionnelle en France.
L’entreprise envisage des aides financières au retour.
Jamal refuse de réduire le retour à un simple billet de voyage accompagné d’une indemnité.
Il pose une question fondamentale :
Comment demander à ces travailleurs de retourner dans des villages dépourvus des infrastructures essentielles, alors que leurs enfants sont nés en France et connaissent à peine ces territoires dont ils n’ont entendu parler qu’à travers les récits familiaux ?
Il défend alors une autre conception du retour : la formation et la reconversion professionnelle des travailleurs afin de leur permettre de retrouver un emploi en France. Un grand nombre d’entre eux en bénéficient.
Pour ceux qui choisissent de rentrer au Maroc, il réclame un accompagnement spécifique, fondé sur l’expertise et le soutien à la création de projets dans les territoires d’origine.
C’est à ce moment que Jamal franchit une étape décisive : il ne pense plus seulement à la condition de l’ouvrier immigré dans l’usine. Il commence à réfléchir à une question plus vaste :
Comment transformer la migration elle-même en une force capable de contribuer au développement des villages que l’émigration a progressivement vidés de leurs forces vives ?
Pour approfondir cette réflexion, une partie de son indemnité lui permet de poursuivre des études à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS) paris, où il assiste notamment aux conférences de Pierre Bourdieu.
Jamal ne se contente pas d’écouter. Il engage avec le sociologue des discussions sur le rapport entre théorie et pratique sociale.
Son idée est simple, mais profondément novatrice : la société ne peut pas seulement être observée et analysée ; elle doit aussi être transformée. La sociologie, selon lui, ne devrait pas rester enfermée dans les livres et les amphithéâtres. Elle doit se confronter au terrain et devenir une pratique sociale.
Ces échanges évoluent progressivement vers une relation intellectuelle et humaine plus étroite. Ils nourrissent une réflexion visant à rapprocher les intellectuels, les syndicalistes et les acteurs de terrain, notamment autour de l’expérience de Critique sociale, dans laquelle la connaissance du social se construit aussi à partir de l’action collective et de l’expérience des travailleurs.
Mais Jamal revient toujours à la même question :
Que faire des villages ?
Entre 1985 et 1986, la réponse commence à prendre une forme concrète. C’est à cette période que naît l’idée de créer l’association Retour et Développement, qui deviendra par la suite Migrations & Développement.
Et l’expérience commence à imgoune, son propre village.
L’idée paraît simple, mais elle est alors profondément novatrice : mobiliser les travailleurs migrants pour contribuer au financement du développement de leurs villages et transformer les ressources, les compétences et les réseaux acquis dans les pays d’accueil en leviers de développement dans les territoires d’origine.
Le premier grand projet est l’électrification du village.
Au départ, le projet suscite des réserves, voire un refus de la part de certains responsables du secteur de l’électricité, tant l’initiative paraît nouvelle et inhabituelle. Jamal persiste.
L’expérience finit par démontrer qu’une implication directe des populations et des migrants dans le financement et la réalisation des infrastructures de base peut constituer une réponse efficace à l’enclavement rural.
À partir d’imgoune, l’expérience s’étend à d’autres villages.
L’électricité n’est cependant que le commencement. Viennent ensuite les routes, les pistes, l’accès à l’eau potable, le désenclavement, puis une réflexion plus ambitieuse sur la manière de rendre les territoires ruraux capables de produire de la richesse plutôt que de dépendre uniquement des transferts financiers des migrants.
C’est ainsi que Migrations & Développement passe progressivement d’une logique d’aide à une véritable logique de développement territorial.
Jamal exerce d’abord la fonction de président de l’association, avant d’en devenir directeur. Au fil des années, l’organisation diversifie ses interventions : désenclavement, électrification rurale, accès à l’eau potable, valorisation des produits du terroir, développement du tourisme rural et accompagnement des initiatives économiques locales.
L’histoire du safran de Taliouine constitue l’une des illustrations les plus emblématiques de cette démarche.
Produit traditionnel du terroir, le safran devient progressivement l’objet d’une stratégie de valorisation, d’organisation et de commercialisation. La région de Taliouine acquiert ainsi une réputation internationale, tandis que le produit devient une source de revenus et de fierté pour les populations locales.
La migration ne représente alors plus seulement une source de transferts financiers. Elle devient également un vecteur de compétences, de réseaux, d’expériences et d’innovations capables de contribuer à la transformation économique des territoires d’origine.
D’autres projets suivent : développement du tourisme rural, infrastructures hydrauliques, accompagnement des collectivités locales et initiatives destinées à renforcer l’autonomie des communautés rurales.
L’expérience acquiert progressivement une reconnaissance au Maroc et à l’étranger. Migrations & Développement devient une organisation structurée, employant aujourd’hui plusieurs dizaines de personnes, parmi lesquelles des collaborateurs étrangers et des ressortissants d’Afrique subsaharienne.
Forte de cette expérience, elle commence également à transférer son savoir-faire vers d’autres pays africains, notamment le Sénégal, avec des perspectives d’intervention dans d’autres pays de la région.
Mais Jamal ne mesure pas la réussite de son parcours au seul nombre de projets réalisés.
Parmi les moments qui demeurent les plus forts dans sa mémoire figure sa rencontre avec sa majesté le roi Mohammed VI dans la région de Taliouine. Il ne vient pas présenter un projet individuel. Il évoque la situation des enfants des villages, contraints d’abandonner leur scolarité faute de collèges suffisamment proches.
La question fait écho à sa propre histoire.
Lui-même avait autrefois dû interrompre son parcours scolaire parce qu’aucune place ne lui avait été proposée au lycée.
Cette rencontre contribue à l’émergence d’une réponse concrète : la création de sept collèges dans les territoires concernés.
Pour Jamal, cette réalisation représente bien davantage qu’une infrastructure scolaire. Elle constitue une forme de réparation symbolique : des enfants du même monde rural pourront désormais poursuivre leur scolarité là où lui-même avait été contraint de s’arrêter.
Des décennies plus tard, son parcours attire également l’attention des équipes chargées de réfléchir au nouveau modèle de développement du Maroc. Lorsque Chakib Benmoussa prépare le rapport consacré à ce projet, une équipe d’experts conduite notamment par le regretté professeur Lakbir ouhajjou, spécialiste de la géographie des marges au Maroc, vient observer l’expérience de Migrations & Développement dans les territoires montagneux de Taliouine.
Ce qui avait commencé dans un village de l’Atlas apparaît alors comme une expérience susceptible d’éclairer la politique de développement des espaces ruraux et montagneux à l’échelle nationale.
C’est sans doute là que réside la singularité profonde du parcours de Jamal Lhoussaine.
Il n’a pas simplement été un migrant qui a réussi. Il n’a pas été seulement un syndicaliste défendant les travailleurs marocains. Il n’a pas davantage été un intellectuel resté dans les universités pour observer la société.
Il a été successivement — et parfois simultanément — ouvrier, migrant, syndicaliste, militant, étudiant, acteur social et entrepreneur du développement collectif.
Son parcours dessine une trajectoire singulière : il commence par se révolter contre une injustice vécue par un élève ; il poursuit son combat face aux discriminations salariales subies par les travailleurs immigrés ; il élargit ensuite cette lutte à la question du retour des migrants et, enfin, au droit des populations rurales à l’éducation, à l’électricité, à l’eau, aux routes et au développement.
Autrement dit, son champ de bataille s’est progressivement élargi.
Au départ, il défendait ses propres droits.
Puis ceux de ses compagnons de travail.
Ensuite ceux des migrants.
Puis ceux des villages.
Et finalement, ceux d’une conception nouvelle du développement fondée sur la participation des populations et sur la mobilisation de la diaspora.
C’est peut-être là que réside toute la force de son histoire.
Jamal n’a pas considéré la migration comme la fin du lien avec le village. Il en a fait le point de départ d’une nouvelle relation entre le migrant et son territoire d’origine.
Il était parti de l’Atlas à la recherche d’un avenir. Il y est revenu avec une autre question : comment faire de l’expérience acquise dans la migration une ressource pour ceux qui sont restés ?
La réponse est née à imgoune, puis s’est propagée à travers les montagnes marocaines.
Un village électrifié, puis d’autres.
Une route ouverte, puis d’autres.
L’eau arrivée dans un village, puis dans d’autres.
Un produit traditionnel valorisé jusqu’à devenir une source de richesse et de reconnaissance.
Des collèges construits pour que les enfants du monde rural ne connaissent pas le même destin scolaire que celui qu’il avait vécu.
Ainsi, une histoire individuelle s’est progressivement transformée en expérience collective.
La migration, qui avait longtemps été vécue comme une histoire de départ et de séparation, est devenue aussi une histoire de retour, de transmission et de construction.
C’est l’histoire de Jamal Lhoussaine , le rebelle de l’Atlas : un homme qui a commencé par refuser l’injustice et qui a consacré une grande partie de sa vie à construire, sur le terrain, des alternatives à cette injustice.
Son parcours pourrait finalement se résumer à une question qu’il semble avoir portée depuis son adolescence :
Si la migration a emporté les forces vives des montagnes, ne peut-elle pas, en retour, contribuer à leur rendre une partie de leur force ?
Toute son œuvre semble avoir été une réponse à cette question.
Une réponse qui, depuis un petit village de l’Atlas, a fini par prendre une dimension nationale et, désormais, africaine.
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