
Lettre ouverte à Monsieur le Président du Conseil de la Région Souss-Massa.. Pour la création d’un Centre régional de la mémoire des migrations
Lettre ouverte à Monsieur le Président du Conseil de la Région Souss-Massa.. Pour la création d’un Centre régional de la mémoire des migrations
Monsieur le Président,
Permettez-moi de vous adresser cette lettre ouverte avec toute la considération et le respect dus à votre fonction, mais également avec la conviction que les questions migratoires constituent aujourd’hui un enjeu majeur pour l’avenir de notre région.
Je suis Khalid Alayoud, chercheur dans le domaine des migrations et du développement territorial. Depuis plus de quinze ans, je travaille sur les questions migratoires, aux côtés de notre professeur, le Dr Mohamed Charaf, auquel revient une part importante du mérite d’avoir contribué à l’ancrage d’une recherche scientifique structurée sur les migrations dans notre région.
Si la région Souss-Massa s’est progressivement imposée comme un territoire privilégié pour l’étude des migrations, ce n’est nullement le fruit du hasard. Elle est, historiquement et socialement, une région de migration par excellence.
Les documents historiques et les travaux de recherche attestent de l’existence de mouvements migratoires des populations du Souss vers l’Europe dès la fin du XIXᵉ siècle. Ces migrations se sont intensifiées au cours de la première moitié du XXᵉ siècle, notamment vers la France, où les travailleurs originaires du Souss ont participé à la reconstruction après les guerres, avant de rejoindre différents secteurs de l’économie industrielle, notamment l’industrie automobile et les mines de charbon.
Au fil des décennies, les migrants du Souss ont également étendu leurs parcours à travers le monde. On les retrouve aujourd’hui dans de nombreux pays, mais cette ouverture sur le monde ne s’est jamais traduite par une rupture avec leur terre d’origine.
Le migrant du Souss part, mais il revient.
Il revient à sa terre, à sa tamazirt. Il y investit, y construit, y entretient des liens familiaux et sociaux et transmet à ses enfants et petits-enfants une relation profonde avec le territoire d’origine.
Il suffit d’observer l’agglomération du Grand Agadir, Inezgane, Aït Melloul et les autres centres urbains de la région pour mesurer l’empreinte de cette migration. Des milliers de maisons ont été construites grâce aux ressources des migrants. Certaines ne sont occupées que durant les périodes estivales, lorsque les familles reviennent au pays, parfois accompagnées de leurs enfants et de leurs petits-enfants nés à l’étranger.
À cela s’ajoutent les transferts financiers considérables effectués par les Marocains du monde, qui constituent depuis plusieurs décennies un facteur important du développement économique et social de nos territoires.
Mais réduire le rôle des migrants à leurs transferts financiers serait une erreur.
Les populations originaires du Souss ont également démontré, à de nombreuses reprises, leur profond attachement à leur région et leur sens de la solidarité.
Le séisme du Haut Atlas de septembre 2023 en a fourni une illustration particulièrement forte. Les contributions des Marocains du monde ne se sont pas limitées à l’aide financière. Nombreux sont ceux qui ont organisé des collectes, apporté du matériel, rejoint les zones sinistrées et se sont rendus dans les villages de montagne afin de soutenir les familles touchées.
Ces gestes témoignent d’une réalité essentielle : les migrants font pleinement partie du patrimoine humain, social, économique et culturel de la région Souss-Massa.
Monsieur le Président,
Le Programme de développement régional, adopté par le Conseil régional lors de sa session du 3 juillet 2023, a consacré un volet spécifique aux migrations et lui a affecté une enveloppe de 20 millions de dirhams.
Parmi les projets annoncés figurait notamment la création d’un Centre régional d’orientation et d’accompagnement au profit des migrants et des migrantes.
Ce projet revêt, à mes yeux, une importance particulière.
Il ne devrait pas être considéré comme la simple création d’un équipement administratif supplémentaire. Il pourrait constituer le cœur institutionnel d’une véritable politique régionale des migrations, capable de coordonner les différentes initiatives, d’orienter les migrants, d’accompagner leurs démarches et de produire une connaissance scientifique du phénomène migratoire.
La région Souss-Massa est aujourd’hui concernée par plusieurs formes de mobilité.
Elle accueille ses propres ressortissants établis à l’étranger, mais elle est également devenue un territoire d’installation pour des migrants originaires d’Afrique subsaharienne, qui ont choisi cette région pour y vivre et y travailler.
Leur présence est désormais visible dans plusieurs territoires de la région, notamment dans le Grand Agadir et dans la province de Chtouka Aït Baha. Ils travaillent dans l’agriculture, le commerce, les services et différents secteurs de l’économie locale. Ils vivent dans les quartiers, fréquentent les espaces publics et participent, à leur manière, à la vie économique et sociale du territoire.
Cette nouvelle réalité migratoire appelle naturellement une politique d’accueil, d’orientation, d’accompagnement et d’intégration fondée sur la connaissance et le dialogue.
C’est précisément pour cette raison que la création du Centre régional apparaît aujourd’hui comme une nécessité.
Monsieur le Président,
La région a déjà engagé plusieurs initiatives importantes dans le domaine migratoire. Des conventions ont notamment été conclues avec l’Organisation internationale pour les migrations, ainsi qu’avec différents programmes de coopération internationale. La région apporte également son soutien à plusieurs initiatives et structures œuvrant dans le domaine des migrations.
Ces efforts sont à saluer.
Mais une question demeure : comment coordonner, capitaliser et pérenniser l’ensemble de ces initiatives ?
Le Centre régional pourrait précisément répondre à cette nécessité.
Il pourrait devenir un espace de coordination entre les institutions publiques, les associations, les chercheurs, les migrants et les partenaires internationaux.
Mais je voudrais surtout attirer votre attention sur une dimension qui me paraît aujourd’hui urgente : la sauvegarde de la mémoire migratoire.
Au cours de mon travail de recherche et de collecte de témoignages sur les migrants et les migrantes, j’ai découvert une quantité considérable de documents, de photographies, de correspondances, de récits personnels et de témoignages familiaux qui demeurent dispersés dans les maisons et les archives privées.
Chaque année, une partie de cette mémoire disparaît avec ceux qui l’ont vécue.
Nous sommes pourtant dépositaires d’une histoire migratoire de plus d’un siècle : l’histoire des premiers départs vers la France, des ouvriers des mines et des usines, des femmes restées au pays, des familles séparées, des retours, des investissements, des constructions, des solidarités, mais aussi celle des nouvelles générations nées dans les pays d’immigration et qui continuent à entretenir des liens avec leur territoire d’origine.
Une sagesse africaine dit en substance que lorsqu’un ancien disparaît, c’est toute une bibliothèque qui brûle.
Nous ne devons pas laisser brûler notre bibliothèque collective.
C’est pourquoi je souhaiterais que le futur Centre régional soit pensé non seulement comme un centre d’orientation et d’accompagnement, mais également comme un véritable Centre régional de la mémoire des migrations.
Un tel centre pourrait collecter et préserver les archives privées, enregistrer les témoignages des anciens migrants, numériser les photographies et les correspondances, constituer une base documentaire, accueillir des chercheurs et des étudiants et encourager la production scientifique sur l’histoire des migrations du Souss.
Il pourrait également devenir un espace culturel et pédagogique ouvert au public, proposant des expositions permanentes et temporaires, des conférences, des projections documentaires, des rencontres avec les migrants et leurs descendants ainsi que des activités consacrées à l’histoire et à la culture de la migration.
À terme, il pourrait même devenir un lieu de mémoire et de tourisme culturel, une véritable institution patrimoniale de la région Souss-Massa.
Monsieur le Président,
Alors que votre mandat approche de son terme, le projet de Centre régional, pourtant inscrit dans le Programme de développement régional et doté d’une enveloppe budgétaire, n’a pas encore, à notre connaissance, trouvé sa concrétisation.
C’est pourquoi je me permets de vous adresser cet appel, non pas dans une logique de critique, mais dans un esprit de proposition, de responsabilité scientifique et d’engagement citoyen.
La concrétisation de ce projet constituerait une avancée majeure pour notre région.
Elle permettrait de reconnaître la migration comme une composante essentielle de notre histoire et de notre identité territoriale, tout en répondant aux réalités migratoires contemporaines.
Le Souss a été, pendant plus d’un siècle, une terre qui a envoyé ses enfants vers le monde.
Il est aujourd’hui temps qu’il dispose d’une institution capable de raconter cette histoire, de préserver cette mémoire, d’accompagner les migrants d’aujourd’hui et de préparer les générations futures.
Monsieur le Président,
J’espère que cette lettre trouvera auprès de vous une écoute attentive et qu’elle pourra contribuer à la relance de ce projet.
Si ce Centre voit le jour durant votre mandat, il ne sera pas simplement un équipement réalisé dans le cadre d’un programme régional. Il pourra devenir une institution durable de la mémoire collective, un espace de recherche scientifique, un lieu d’orientation et d’accompagnement des migrants, mais également un lieu culturel et patrimonial ouvert aux habitants de la région, aux Marocains du monde et aux visiteurs.
Ce serait, à mes yeux, une contribution durable à l’histoire de notre région.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma très haute considération.
Khalid Alayoud
Chercheur en migrations et développement territorial
Directeur du Centre Taousna d’études et de recherches
Souss-Massa
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