Culture

Mostafa Derkaoui : l’affranchi de notre cinéma

  • MOHAMMED BAKRIM  //

Mostafa Derkaoui n’a jamais été un simple cinéaste ; il fut un architecte de la pensée visuelle. Pour rendre hommage à celui qui nous a quittés, il faut embrasser l’intégralité de sa trajectoire, où la caméra devient un scalpel capable de dire le non-dit et de rendre visible le non-visible.

Comme il l’a suggéré lui-même à travers le titre de son moyen métrage, La Grande Allégorie, tout son cinéma peut être lu comme une vaste métaphore, une tentative constante de contourner les silences imposés par le réel pour atteindre une vérité plus profonde.

Cette démarche trouve son acte fondateur dans De quelques événements sans signification (1974). Contrairement à ce que suggère son titre, le film est un séisme, une œuvre radicale qui, par sa forme et son contenu, s’est heurtée violemment aux schémas dominants de l’époque.

En neutralisant l’intrigue classique au profit d’une mise en abyme vertigineuse — un film dans le film — Derkaoui s’inscrivait dans le sillage des avant-gardes mondiales, du nouveau cinéma latino-américain à l’indépendance radicale d’un John Cassavetes.

Avec Faces (1968) comme frère de combat, le film de Derkaoui partageait ce même souffle contestataire, cette caméra portée à l’épaule, ce corps à corps avec le réel, et ce montage privilégiant le télescopage des plans plutôt que la linéarité dogmatique.

Le générique de ce premier essai était, en soi, un manifeste : une mobilisation totale de l’intelligentsia marocaine, des poètes aux peintres, unie pour briser le carcan du cinéma standardisé.

Si certains critiques, comme Férid Boughédir (in Cinéma Action, 14), purent jadis s’interroger sur le risque de « confusionnisme » derrière l’hermétisme ou le symbolisme de tels films, l’histoire a tranché.

La censure de l’époque, en tentant d’étouffer ce cri, a prouvé qu’elle avait parfaitement saisi la portée subversive du message. L’interdiction fut une reconnaissance, même brutale, de la force de frappe de son cinéma.

Aujourd’hui, alors que De quelques événements sans signification a été réhabilité, reconnu pour sa valeur intrinsèque et son audace formelle, il apparaît comme le point de départ d’une quête ininterrompue.

Mostafa Derkaoui a su faire évoluer sa radicalité initiale vers cette « Grande Allégorie » qui couronne son parcours. Il a compris que, dans un contexte où le direct est souvent censuré, l’image métaphorique devient l’ultime rempart de la liberté de penser.

Il nous laisse un héritage qui n’est pas figé : il est une promesse toujours en attente, une invitation à déchiffrer les strates cachées de notre société. Mostafa Derkaoui ne cherchait pas seulement à filmer le Maroc, il cherchait à réveiller le spectateur pour dialoguer avec le citoyen affranchi.

Il est, et restera, le cinéaste qui a forcé l’écran à regarder en face ce que « le silence » – titre de son film sur La Guerre du Golfe – voulait effacer.

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