
L’émigration : Un destin du Maroc ou le produit d’une construction historique ?
- Khalid Alaayoud //
L’émigration constitue-t-elle une fatalité pour le Maroc ou le résultat d’une trajectoire historique façonnée par des choix politiques, économiques et sociaux ? Cette interrogation s’impose avec force lorsque l’on retrace l’histoire des migrations marocaines depuis le début du XXᵉ siècle jusqu’aux départs clandestins contemporains qui continuent de marquer la société marocaine.
L’émigration des populations du Souss vers la France ne fut jamais un simple phénomène spontané. Dès les premières décennies du protectorat, elle s’inscrivit dans une stratégie coloniale visant à répondre aux besoins de l’économie française tout en affaiblissant les territoires réputés pour leur résistance à la domination coloniale. La célèbre formule attribuée au maréchal Lyautey – selon laquelle « chaque jeune qui émigre représente un fusil de moins face à la France » – illustre cette logique politique. En parallèle, les transferts financiers des migrants contribuèrent à intégrer progressivement les campagnes marocaines dans l’économie coloniale, au détriment d’un modèle agricole fondé sur l’autosuffisance.
Les travaux de John Ray, consacrés à l’émigration marocaine vers la France, rappellent notamment la note émise par Lyautey en 1918 encourageant le recrutement de travailleurs marocains. De son côté, Justinard, dans ses écrits sur les Soussis installés dans la région parisienne, montre que cette mobilité était pensée et organisée bien avant de devenir un phénomène de masse.
Cette politique de recrutement atteignit son apogée avec la figure emblématique de Mouga, recruteur chargé de parcourir les marchés du sud marocain afin de sélectionner les jeunes les plus robustes destinés aux mines de charbon françaises. Derrière la promesse d’un Eldorado européen se cachait une réalité faite de pénibilité, d’humiliations et d’exploitation. Les témoignages recueillis auprès des anciens mineurs révèlent que beaucoup partirent dans l’espoir d’échapper à la pauvreté, mais découvrirent une existence marquée par la souffrance au fond des galeries minières.
Les recherches sociologiques consacrées à cette mémoire, notamment celles menées auprès de l’Association des anciens mineurs marocains du Nord de la France présidée par Abdellah Semmat, montrent que cette migration fut souvent vécue comme une « trahison du rêve » : le passage du village aux mines de charbon symbolisait moins l’accès à la prospérité que l’entrée dans un univers de travail extrêmement éprouvant.
Tous ceux qui partirent, qu’ils aient choisi l’émigration ou qu’ils y aient été poussés par les circonstances, partagent un constat commun : la pauvreté fut le principal moteur de leur départ et la principale raison qui les conduisit à accepter des formes de sélection et de traitement portant atteinte à leur dignité.
À partir des années 1980, le contexte migratoire change profondément. L’Europe renforce progressivement ses frontières avec l’espace Schengen. Le recrutement massif de main-d’œuvre laisse place à une immigration sélective privilégiant désormais les compétences, les qualifications et les profils hautement formés. En d’autres termes, si Mouga sélectionnait autrefois les corps les plus solides, les politiques migratoires contemporaines privilégient désormais les cerveaux les plus qualifiés.
Parallèlement, la Méditerranée devient le théâtre d’une tragédie humaine sans précédent. Des milliers de jeunes Marocains disparaissent dans leur tentative de rejoindre l’Europe. Cette transformation est remarquablement illustrée par le titre de l’ouvrage de l’ancienne ministre et sociologue Aïcha Belarbi, Mer ou marâtre, où la mer, autrefois symbole d’espoir, devient une force destructrice qui engloutit les rêves et les vies.
Le paradoxe est aujourd’hui saisissant. Alors que les exploitations agricoles marocaines recrutent une main-d’œuvre venue d’Afrique subsaharienne puis du Bangladesh afin de répondre à leurs besoins, des milliers de jeunes Marocains continuent de quitter leur pays pour travailler dans les exploitations agricoles d’Andalousie, souvent dans des conditions précaires, marquées par la vulnérabilité sociale, les atteintes à la dignité et diverses formes de harcèlement.
Cette situation soulève une interrogation fondamentale : pourquoi les politiques publiques, le système éducatif, les partis politiques et les stratégies de développement ne parviennent-ils plus à convaincre une partie de la jeunesse que son avenir peut se construire au Maroc ? Pourquoi le projet migratoire apparaît-il désormais plus crédible que le projet national ?
Répondre à cette question suppose d’aller au-delà des seules explications économiques. Il devient indispensable de reconstruire un pacte de confiance entre l’État et sa jeunesse, fondé sur une éducation de qualité, la création d’emplois, la justice territoriale, la bonne gouvernance et une véritable participation citoyenne. Comme l’a rappelé Sa Majesté le Roi Mohammed VI dans plusieurs de ses discours, le développement durable d’une nation repose sur la démocratie, la responsabilité et la valorisation du capital humain.
Le Maroc dispose d’immenses ressources humaines et d’une jeunesse porteuse d’espoir. Toutefois, restaurer la confiance exige des réformes profondes capables de faire de l’émigration un choix libre et non une nécessité imposée par le désespoir, la précarité ou l’absence de perspectives. L’avenir du pays dépendra de sa capacité à réconcilier sa jeunesse avec son propre territoire et à faire du Maroc un espace où le rêve d’avenir pourra enfin se construire sans qu’il soit nécessaire de prendre le chemin de l’exil.
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